La solitude des professeurs est infinie
Yannick Haenel
Auteur : Yannick HAENEL
Editions : Gallimard www.gallimard.fr
Genre : Roman littéraire
Date de parution : 20 août 2026
320 pages
ISBN : 978-2-07-316192-5
Prix : 21 € 50
Quatrième de Couverture :
"(...) Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d'enseignant relevait du scandale : elle me dit qu'à ses yeux il n'y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c'était une catastrophe."
(...) au cœur de mon naufrage, la poésie m'ouvrait les yeux. Je sentais qu'elle ne me quitterait plus : j'étais fou, peut-être, mais il est bon de l'être quad tout vous abandonne, car une parole nous a été transmise, qui sera peut-être difficile à entendre, mais vers laquelle nous tendrons nos visages comme vers un baiser. Alors un peu somnolent, tandis que les gouttes de pluie commençaient à entrer dans la salle, j'ai prononcé ces mots : "Des baisers / oh des baisers de sa bouche."
"Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d'un air menaçant la phrase qu'on connaît tous : "Pas de vagues." Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu'un chef d'établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C'est ainsi, des dizaines d'années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n'a voulu réagir quand on l'a menacé."
"Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu'il en est de l'école, et surtout de ce qu'il doit en être, il est préférable qu'on reste discret lorsqu'un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peu laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache."
"Peu importe alors ce qu'on dit, et à qui on le dit : il y a des mots qui nous traversent sans même qu'on en ait conscience, et qui trouvent leur destination : on croit que tout est perdu, mais un murmure se faufile entre les tables des salles de classe, et qu'ils le veuillent ou non, qu'ils se ferment ou lèvent la tête, les enfants l'entendent ; parfois même, ils le reçoivent."
"C'est la vie des profs, leur enfer quotidien, leur joie aussi quand ça marche, quand un visage s'éclaire furtivement, quand un élève manifeste sa compréhension, quand un cours est réussi, ou une copie excellente, quand vous sentez que malgré tout, quelque chose mystérieusement, s'est transmis."
"Dans chaque classe, il y avait des éléments perturbateurs, comme on les nomme dans le jargon de l'inspection académique. Perturbateurs, le mot est faible ; je dirais plutôt saboteurs. Mais en réalité, ce sont des enfants qui en ont marre et qui cherchent le conflit, des enfants sans repères, déboussolés, agressifs, et livrés à eux-mêmes, que je voyais traîner après les cours autour de la gare, et se mêler à de petits trafics où leur solitude trouvait l'excitation qui manquait à leur vie. La plupart du temps, ils se font les dents sur les profs dont ils s'amusent, ou qu'ils méprisent."
"J'ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n'est pas qu'un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. Ce qui a lieu dans les collèges comme ceux où j'ai fait cours pendant neuf ans est inextricable, sans répit. Qui trouvera la solution ? Pas le temps de réagir à l'attitude déplacée d'un élève, que déjà un autre élève s'agite, et que le bavardage se propage : tout se met à dégénérer, et sera bientôt hors de contrôle si vous ne frappez pas un grand coup ; mais l'éclat qui rétablira votre autorité rendra impossible de revenir au cours, car après avoir calmé les élèves, il faudra parvenir à vous calmer, vous, ce qui parfois se révèle plus difficile : la colère qui s'allume en classe ne s'éteint que le soir, lorsque, enfin seul, vos nerfs lâchent, et que vous hurlez sous la douche."




















