Quand Greta rencontre Romuald lors d’un vol Bombay-Paris, l’hôtesse de l’air aviophobe et l’ophtalmo perpétuellement catastrophé chavirent. Seul bémol, Romuald est marié à Marguerite, architecte bretonne au brushing impeccable, et père de Sally, joyeuse enfant qui trouve tout le monde « moche ».
Romuald quitte tout pour Greta, mais, à peine leur idylle consommée, une tragédie les frappe… Et une découverte sidérante qui va réunir Greta et Marguerite dans une odyssée échevelée au coeur de la forêt finlandaise !
Je remercie mon Babeliotami Berbertgaillard pour cette découverte.
Une fois encore, je suis sortie de ma zone de confort. Les romans à l’eau de rose, ce n’est pas ma tasse de thé...
Sauf que, contrairement à ce que j’imaginais au début de ma lecture, il ne s’agit pas d’un roman à l’eau de rose ! C’est un vrai roman littéraire, rempli de sentiments, certes, mais surtout de ressentis humains, racontés à travers plusieurs points de vue.
On y croise l’amour, je ne peux pas le nier, car il est beaucoup question de cela. Mais de l’amour sous toutes ses formes : celui qui fait du bien, celui qui fait mal, celui qui démolit et celui qui reconstruit. L’amour maternel, l’amour de l’autre et l’amour de soi...
"Ça n'amuse personne de voir une quarantenaire célibataire au bord du gouffre. Ça casse l'ambiance, ça fiche le cafard. Le monde veut assister à la renaissance d'une femme qui boit des green smoothies à la salle de sport, pour être en forme, mais juste pour elle, pas pour un homme. Seulement, pour moi, la réalité fut tout autre. Ce n'est pas tant le vide laissé par Romuald qui me plongea dans un état dépressif à long terme, ni même de l'imaginer avec une femme de vingt ans ma cadette, c'était surtout de devoir affronter, en lieu et place d'un canapé inoccupé, le mensonge d'une décennie de relation unilatérale."
Il s’agit de femmes également.
Greta : La maîtresse ! Jeune femme de 25 ans qui me ferait presque penser à Peter Pan, tant elle semble être restée une enfant, mais qui va grandir tout au long du roman. Une personnalité haute en couleur, qui donne envie de la connaître. Elle m’a également fait penser au personnage de la série *HPI*, Morgane Alvaro. On pourrait imaginer qu’elle n’est pas très cultivée, mais malgré son vocabulaire fleuri, elle n’en a pas moins un lexique érudit.
Marguerite : L’épouse. Tout l’inverse de Greta. Marguerite est sobre, distinguée, guindée, cultivée, instruite. Elle a la classe de la bourgeoise parisienne, blonde aux cheveux lissés en chignon strict, quand Greta est brune et bouclée.
Puis il y a Sally, la gamine du couple, solaire et étonnamment mature pour son âge. La mère, la belle-mère, et j’en passe...
'Tout est dangereux pour une femme, tu sais.
Quand on va se séparer tout à l'heure, je vais faire un tas de choses dangereuses : prendre le métro en mini-jupe car on aura largement trop bu pour conduire, marcher dix minutes jusqu'à mon appart, passer devant des groupes d'hommes qui n'auront que moi à dévisager à cette heure-ci de la nuit. Même boire un verre avec toi, là, sans te connaître, c'est dangereux. Notre existence même est un risque perpétuel."
Greta et Marguerite n’est pas un simple récit de femmes non plus. C’est un questionnement permanent. Des interrogations sur l’amour, évidemment, mais aussi sur soi ! Se construire avec ou sans amour, selon son histoire familiale aussi. Puis le deuil, la trahison, la culpabilité...
"(...) Greta et Marguerite se sont détestées. Greta et Marguerite se sont tolérées. Greta et Marguerite se sont aimées à leur manière. Greta et Marguerite ont vécu, en accéléré, des mondes dans le monde. (...)"
L’autrice aborde également l’amour maternel à travers Sally. Entre la maîtresse qui devient belle-mère, la mère qui ressent à la fois de la jalousie dans les relations mère-fille et belle-mère-fille, et de la culpabilité de ne pas passer assez de temps avec son enfant, de ne pas faire suffisamment d’activités avec elle... en oubliant que le métier de mère peut être frustrant et usant.
Il est aussi question de cet amour maternel dans l’abandon, dans le ressentiment de ne pas être la mère que l’on aurait voulu être. Chacun a son histoire...
Je me suis attachée à Greta et à son côté naturel et spontané qui lui colle à la peau, à sa fraîcheur. Mais au fil des pages, je me suis également attachée à Marguerite, pour qui j’ai ressenti beaucoup de compassion, et je me suis réjouie de la voir évoluer en dépit de tout.
En revanche, je n’ai pas réussi à trouver cette même compassion pour Romuald. J’ai compris sa détresse, mais je n’ai pas éprouvé davantage d’empathie envers lui.
"(...) Ce qu'il reste après l'amour, c'est de l'espoir ou du cynisme, un début ou une fin, c'est notre supplice ou notre salut, notre incapacité à agir sur le destin."
Kalindi Ramphul signe un roman addictif, porté par une plume fluide et pleine de fraîcheur, tout en abordant des sujets plus ou moins graves, sans jamais s’enliser dans la mélancolie.
Il a suffi d’une toute petite minute, et la vie de Madeline a basculé.
C’était une nuit de 1995, elle avait 17 ans et fêtait la nouvelle année. Que s’est-il passé dans cette salle de bains où elle s’était enfermée avec sa meilleure amie ? Vingt ans après, Madeline sort de prison. Personne n’a jamais su la vérité sur le drame de cette fameuse nuit. Elle a effectué sa peine jusqu’au dernier jour.
Comment reprendre le cours de cette vie interrompue ?
Parler à des gens qui ne savent pas de quoi on est coupable ?
Renouer avec une petite soeur qu’on n’a pas vue devenir adulte ?
Vivre et y trouver un sens ?
Mad va chercher le bon chemin, pas après pas, dans les dunes des Hamptons, dans les jardins des belles maisons qui l’embauchent, dans les précieux gestes d’entraide. Et grâce à sa mère, au-delà de ses mystères, grâce aussi à Ezra, le cuisinier qui ressemble à un pirate, peut-être Madeline acceptera-t-elle un jour qu’on puisse l’aimer quand même…
Je ne vais pas mentir, ce roman ne m'a pas portée. J'ai trouvé le style plutôt plat et cette lecture m'a semblé longue. Mais il a le mérite de faire gamberger, et c'est ce qui m'a retenue, car "Une toute petite minute" est un roman qui pose beaucoup de questions essentielles auxquelles, pour ma part, je n'ai pas trouvé toutes les réponses.
Madeline a commis un meurtre, celui de sa meilleure amie, en 1995. Elle sort de prison après une très longue incarcération. Vingt ans plus tard, elle retrouve sa liberté. Elle va constater à quel point le monde a continué sans elle, car tout a changé. Les habitudes, les technologies, les rapports entre les gens... Elle va devoir réapprendre et s'adapter à cette nouvelle vie qui, quelque part, ne l'a pas attendue, et retrouver aussi sa famille.
Madeline a pris une vie. Et ce n'est pas seulement la vie de la victime qui a été détruite. Il y a toutes celles de son entourage, sa famille, celle de la victime, toutes ces existences bouleversées pour toujours. Elle le sait. Et c'est justement ce qui m'a plu chez elle : elle ne demande pas qu'on lui pardonne. Elle ne cherche pas à minimiser ce qu'elle a fait. Elle veut payer. Elle veut vivre avec...
"Malgré le bourdonnement habituel qui flottait sur le parloir, Mad s'était perdue dans ses pensées : combien de personnes avait-elle assassinées, d'un seul geste ?
Combien de destins contraires ?"
Pourtant, le roman semble parfois chercher des circonstances atténuantes à ce crime, des excuses, quelque chose qui permettrait de rendre son geste moins difficile à regarder.
Viennent alors les questions qui m'ont fait gamberger : qu'est-ce qui distingue vraiment un crime prémédité d'un crime commis dans un instant de bascule ? À quel moment une personne franchit-elle cette limite dont elle ne pourra jamais revenir ? Une minute peut suffire à faire basculer une existence. Une toute petite minute, justement.
"C'était donc ainsi, normalement, s'était dit Mad. Normalement, la criminelle haïssait sa victime jusqu'au bout - et même après. Normalement, la criminelle ne regrettait rien, comme Amy. Normalement, la criminelle se foutait du pardon. Comme Amy."
On découvre la vie des femmes en prison, les différentes catégories de détenues suivant la gravité de leur(s) crime(s), les rapports entre elles, les places qu'elles occupent. Il y a celles qui assument, celles qui regrettent, celles qui sont dans le déni. Et puis la prison n'est pas seulement un endroit où l'on enferme quelqu'un. Elle peut aussi être, dans certains cas, un endroit où l'on essaie de préparer le retour dehors. Elle propose des activités, de l'apprentissage, de l'accompagnement, pour gérer le stress ou se reconstruire.
L'auteure fait souvent référence à d'autres détenues célèbres pour leurs crimes. Est-ce pour montrer que Madeline n'est pas la seule femme à avoir franchi cette limite ? Ou peut-être pour rendre son crime moins lourd à porter ?
"C'est en passant par des moments comme celui-ci que Mad avait acquis la conviction qu'elle n'était pas une psychopathe incapable de gérer sa violence."
Pour ma part, je n'ai pas eu envie d'excuser Madeline, ni d'y voir une jolie histoire de rédemption. Mais justement ! Il n'appartient pas au lecteur de juger, d'excuser ou quoi que ce soit d'autre. Il peut plutôt se poser les questions suivantes : Et si ?
Et si c'était mon enfant qu'on avait tué ? Et si c'était mon enfant qui avait tué ?
Peut-on vraiment passer à autre chose après avoir pris une vie ? Peut-on construire quelque chose, aimer, rire, faire des projets ? Peut-on vivre sa vie tout en sachant qu'une autre personne n'a plus la possibilité de vivre la sienne ?
Autant de questions restées sans réponses.
Alors Madeline sort de prison, mais cela ne signifie pas forcément être libre. Il reste cet acte qu'elle a commis et qu'elle portera tout au long de sa vie, quelles que soient les circonstances qui l'y ont poussée.
Tout est allé très vite : d’abord des gestes d’intimidation, puis des menaces directes. Un soir, Sacha et Mina décident de fuir la France avec leur petite fille Irène. Ils laissent derrière eux un pays qui a plongé dans le nationalisme, l’ignorance et l’intolérance, dirigé par un nouveau président qui a lancé des hommes après eux. Quel secret explosif veut-il protéger ?
Pour se mettre à l’abri, ils ont le projet insensé de rejoindre le mont Athos, sanctuaire érigé de monastères fortifiés où l’on vit encore selon les règles byzantines. Il est interdit aux femmes depuis le XIᵉ siècle, mais il a toujours protégé ceux qui y cherchaient refuge.
Brutalement séparé de Mina, Sacha s’y retrouve avec sa fille, qui découvre, émerveillée, les rites et les récits de cet éden bordé par la Méditerranée ainsi que les joies prodiguées par une nature grandiose. Mais le danger les guette à tout instant.
Déterminée à tenter l’impossible, Mina parviendra-t-elle à sauver sa famille ?
Ode lumineuse à la transmission d’un père à sa fille, bouleversant portrait de femme, ce roman est une invitation à embrasser l’amour et les livres, la nature et la beauté. Il célèbre aussi magnifiquement l’Histoire et les histoires dont nous sommes faits.
Il y a des livres qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui continuent de vous accompagner une fois la dernière page tournée. Trouver refuge fait partie de ceux-là. Et je remercie vivement Xavier "Aquilon62" de me l'avoir conseillé.
Je ne savais pas vraiment où Christophe Ono-dit-Biot allait m'emmener. Je pensais partir vers le Mont Athos. En réalité, j'ai surtout eu l'impression de voyager à travers nos peurs, nos doutes et cette étrange époque dans laquelle nous vivons.
Le Mont Athos est décrit avec une telle beauté qu'on comprend immédiatement pourquoi tant d'hommes ont choisi de s'y retirer. Chaque monastère apparaît comme une révélation. Ils surgissent de la brume, immenses, silencieux, presque irréels. J'avais parfois l'impression d'être à la place de Sacha, sur la proue du bateau, incapable de détacher mon regard de ces forteresses suspendues entre la montagne et la mer.
Mais ce qui m'a le plus touchée, c'est que cette beauté n'est jamais présentée comme une fin en soi.
Le roman parle beaucoup de foi. Pas d'une foi qui cherche à convaincre ou à convertir. D'une foi qui interroge. Qui apaise parfois. Qui dérange aussi.
Christophe Ono-dit-Biot montre que la spiritualité peut être un refuge, mais il rappelle aussi qu'elle peut devenir dangereuse lorsqu'elle cesse d'être une quête pour devenir une certitude. À partir du moment où quelqu'un est persuadé de posséder la seule vérité, le risque apparaît. Ce n'est plus seulement valable pour la religion. Ça l'est aussi pour la politique, pour les idéologies, pour tous les discours qui refusent le doute.
Et c'est là que le roman m'a mise mal à l'aise. Parce que tout ce qu'il raconte paraît finalement très proche de nous.
La surveillance permanente. Les téléphones qui savent presque tout de nous. Les applications qui enregistrent nos déplacements, nos habitudes. Une intelligence artificielle capable d'analyser, de prévoir, de contrôler. Présenté comme un progrès. Comme quelque chose de pratique. Jusqu'au moment où l'on se demande qui possède réellement ces informations... et ce qu'il pourrait en faire.
... Et le quartier doit être parsemé de caméras de vidéosurveillance, rebaptisées "de vidéoprotection". 80 % de la population du pays est pour. C'est ce que dit le poste de télévision installé au-dessus du bar. ...
p 360
Le livre parle aussi du pouvoir des mots. Des discours politiques qui paraissent rassurants au premier abord, puis qui glissent doucement vers autre chose. La peur devient un argument. Les libertés semblent négociables. Certains responsables politiques désignent des ennemis, simplifient des problèmes complexes et proposent des réponses qui paraissent évidentes parce qu'elles jouent sur l'émotion plus que sur la réflexion. Impossible de ne pas penser à certains débats qui traversent aujourd'hui nos démocraties.
... Interrogé sur ce point, Papa réfute l'idée selon l'idée selon laquelle les femmes seraient mieux à la maison mais annonce des mesures financières pour aider celles qui voudraient le faire. "La charge mentale qui pèse sur nos concitoyennes qui doivent travailler et élever des enfants est considérable et je veux pouvoir l'alléger en leur donnant le choix de leurs priorités. Chacune de nos concitoyennes doit pouvoir décider de la façon dont elle souhaite s'épanouir, et toutes, je le sais, ne voient pas dans le travail un accomplissement." ...
p 350-351
Même les médias ne sont pas épargnés. Pas parce que tout serait faux. Ce serait trop simple. Mais parce qu'à force de choisir ce que l'on montre, ce que l'on répète ou ce que l'on tait, on finit par construire une manière de voir le monde.
Ce que j'ai aimé, c'est que l'auteur ne cherche jamais à imposer une réponse. Il fait confiance à son lecteur. Il ouvre des portes. Libre à chacun d'y entrer... ou de passer son chemin.
Au fond, je crois que Trouver refuge ne parle pas seulement d'un père et d'un enfant. Ni même du Mont Athos.
Il parle de cette question que nous devrions peut-être tous nous poser.
Comment rester libre dans un monde où tout semble vouloir orienter nos pensées, nos choix et même nos peurs ?
C'est un roman magnifique par ses paysages. Profond par ses réflexions. Et, par moments, franchement inquiétant. Pas parce qu'il imagine un futur impossible.
Parce qu'il donne parfois l'impression de parler du présent.
https://pasionlivres.blogspot.com
... "Dans une époque de loups, il faut être un loup." Il leur parle de leurs professeurs, dont il a amélioré notablement les conditions de vie et de travail pour qu'ils puissent faire "le plus beau métier du monde". A condition qu'ils appliquent le programme, commente Mina. Le ministère de la Culture ? "Une dépense inutile. Un guichet à subventions. Avec vos impôts. Pour des pièces de théâtres sans public, des films qui n'intéressent personne, et qui montrent des êtres humains, parfois du même sexe - et je n'ai rien contre les gens du même sexe qui s'aiment, j'en ai connu -, en train de "copuler". le mot n'est pas une insulte , ça vient du latin, vérifiez donc."
p 407-408
Mina se sent salie par ces discours de haine dissimulée sous la bonne foi. Elle pourrait se lever, là, maintenant, et lui sortir dix affaires contrevenant à ses grands principes. Des foyers de migrants brûlés. Des professeurs destitués. Un journaliste disparu. Elle aimerait pouvoir se dresser et lire, à haute voix, quelques-unes de ses pages égyptiennes, pour faire savoir à tout le monde que celui qui plastronne sur la scène voulait se taper son mec sans oser se l'avouer...
Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister. Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre. Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.
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Il m’était bien difficile de résister à l’avis de lecture de notre ami Xavier « Aquilon62 » sur Babelio, que je vous conseille vivement de lire tant il est complet, extrêmement bien rédigé, et riche en références à l’Enfer de Dante.
J’ai eu du mal, au départ, à me plonger dans ce roman, avant de comprendre que la forme même de l’écriture participe au malaise, à l’épuisement intérieur et à la vision du monde que développe l’auteur. Une fois cet aspect essentiel du roman identifié, j’ai pu trouver mes marques et en saisir toute l’essence littéraire.
Un homme quitte sa Corse natale à la recherche d’un idéal, ou peut-être simplement d’une manière d’échapper à lui-même. Pourtant, ni le mariage ni la naissance d’un enfant ne suffisent à l’apaiser ou à le rendre heureux. Son chemin croisera celui de Kaveesha, une employée sri-lankaise qui, elle aussi, a traversé une partie du monde entre sacrifices et quête de rédemption.
L’enfer du narrateur n’a rien de surnaturel ; bien au contraire, et comme le souligne Xavier dans sa chronique, il est profondément humain. Il se compose de solitude, d’échecs, de lassitude et d’illusions perdues.
L’écriture de Jérôme Ferrari reflète ce chaos intérieur à travers une alternance entre une langue soutenue, cultivée, et des passages plus crus, plus familiers, parfois à la limite de la vulgarité. Ce contraste oppose sans cesse la pensée intellectuelle à la brutalité du réel. Ce sentiment naît notamment de ces longues phrases étirées, presque sans respiration, traversées de pensées successives, provoquant à la fois une sensation d’étouffement et une immersion mentale dans l’esprit du narrateur, dans son intimité la plus profonde. L’écriture devient alors plus introspective, vulnérable, presque confessionnelle.
La plupart des professeurs algériens détachés auprès du lycée français pour un salaire vingts fois inférieur à celui des expatriés étaient des femmes d'une cinquantaine d'années, incroyablement chaleureuses et souriantes, dont il était difficile de croire qu'elles venaient de passer une décennie à craindre une mort atroce — une décennie entière à guetter le fracas des bombes, à porter des amis en terre et à se réveiller dans le même cauchemar où les rayons du soleil levant illuminent sur les trottoirs de Blida un alignement de têtes coupées. (p 80)
Le roman est également une réflexion sur l’échec des idéaux, les rêves abandonnés et les existences à la dérive, laissant entendre que l’enfer n’a rien d’exceptionnel : il est banal, quotidien, progressif même, s’installant lentement dans les êtres.
Le personnage de Kaveesha apporte une autre dimension au récit, plus humaine encore. À travers elle émergent les sacrifices, les trahisons, mais aussi une forme de résilience silencieuse. Elle endure beaucoup tout en cherchant malgré tout à donner le meilleur d’elle-même.
Mais elle a passé sa vie entourée d'enfants qu'elle n'a pas portés et qu'elle devait, l'un après l'autre, abandonner eux aussi. Elle se souvient de leurs visages et de leurs prénoms. Sa mémoire est comme un monde pétrifié dans lequel tous les enfants sont devenus des fantômes dont le temps n'altère pas l'apparence et qui, eux, ne grandiront jamais. (100)
C’est un roman presque philosophique, sans pour autant chercher à apporter des réponses. Un roman où l’enfer semble résider dans le poids d’exister, de penser, et de ne jamais parvenir totalement à rejoindre les autres.
Je n'ai pas été profondément touchée par le narrateur et son histoire, lui préférant des figures plus humaines et vulnérables comme Nardjess 'sa femme), Afsaneh (sa fille) ou surtout Kaveesha qui apportent quelque chose de plus immédiatement humain et vulnérable. Pourtant, malgré cette distance émotionnelle, l’écriture de Jérôme Ferrari demeure éblouissante et enrichissante à bien des égards.
Car, comme Wilfred Thesiger, je n'ai moi-même jamais vu dans le monde autre chose qu'un terrain d'expérimentations morales dont la plus décisive consistait précisément à tenter de devenir quelqu'un d'autre, bien que ce fût à l'évidence impossible, quels que soient les efforts consentis pour y parvenir. (p 77)
Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d'un enfer invisible, inaccessible lui aussi — mais dans son abjection —, celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l'engrais nourricier où la ville insatiable puise l'énergie nécessaire à sa croissance frénétique... (p 34)
Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d'Arabie n'est pas l'astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu'elle fait bouillir le sang dans les veines, s'évaporer l'écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussières les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l'obscurité, son incandescence continue d'embraser les profondeurs de la nuit. (p 101)
Mais tu sais, Kaveesha, nos enfants ne nous aiment pas comme nous les aimons. Nous devons bien accepter l'ordre des choses mais c'est une leçon bien douloureuse à recevoir. (p 104)
France, 1871. Depuis quatre mois, Louise est enfermée au couvent des Pascalines, loin des salons parisiens qu’elle aime tant. Tombée enceinte hors mariage à l’âge de 17 ans, elle a été envoyée ici, comme tant d’autres jeunes filles, pour dissimuler sa grossesse. Si ses journées sont tristes et monotones, ses nuits sont perturbées par des cris déchirants qui – elle en est persuadée – ne résultent pas que des douleurs de l’accouchement. Il arrive même que certaines pensionnaires disparaissent après avoir mis au monde leur enfant. Alors, quand surviennent ses premières contractions, Louise n’a plus qu’une idée en tête : s’enfuir. Mais lorsqu’elle découvre ce que cache la congrégation, elle comprend que les sœurs seront prêtes à tout pour la réduire au silence.
Cela faisait un moment que je souhaitais découvrir un roman de Alex Sol ; voilà qui est chose faite, et sans aucun doute, une expérience à renouveler.
Nous sommes en 1871. Louise, jeune fille de 17 ans, intelligente et passionnée de médecine, est promise à un brillant avenir. Fiancée à un beau parti de la haute société, tout semble tracé pour elle… jusqu’au moment où elle tombe enceinte hors mariage. Pour éviter le scandale et préserver l’honneur de sa famille, elle est envoyée dans un couvent afin de mener sa grossesse à terme, avant que l’enfant ne soit confié à l’adoption.
Hautaine, capricieuse, habituée à une certaine liberté intellectuelle, Louise va devoir apprendre à composer avec un monde fermé, régi par des règles strictes, où sa volonté ne fait plus loi.
Celle que je pensais être la plus pauvre de nous deux était en réalité la plus riche. Eugénie possédait quelque chose que je n’avais fait qu’effleurer. Quelqu’un qui l’aimait plus que tout.
Louise bénéficie d’une éducation, d’un statut social élevé, d’un mariage d’amour (fait déjà rare à l’époque). Et pourtant, cela ne suffit pas à la protéger. Dès qu’elle transgresse une norme (la grossesse hors mariage) elle est immédiatement rappelée à l’ordre social.
Ce roman souligne ainsi un contraste fort : le poids de la réputation, le contrôle du corps des femmes et l’absence de véritable autonomie. Alors que Louise souhaite devenir médecin et soigner les corps, elle n’a même pas le droit de disposer du sien.
La religion est également très bien abordée à travers le couvent des Pascalines, qui occupe une place centrale dans le roman. Le couvent apparaît d’abord comme un lieu de refuge et de protection, proposant une solution « honorable » en toute discrétion… Mais c’est précisément là que naît l’ambiguïté : s’agit-il réellement d’un lieu de protection, ou plutôt d’un espace d’effacement ? En exerçant une autorité morale sur des femmes, pour la plupart brisées, la religion ne devient-elle pas, ici, un instrument de contrôle ?
Les soeurs, dans un acte de charité hypocrite, nous ont placées côte à côte. Ce que nous avons vécu cette nuit toutes les deux nous a liées à jamais. Il nous a abandonnées, Il nous a méprisées. Son ancien rival, Lucifer, lui, ne semble pas nous avoir oubliées.
Le mode narratif apporte beaucoup au roman. Le choix de faire de Louise la narratrice renforce l’impact du récit : on est au plus près de ses pensées, de ses contradictions et de ses émotions.
Le Couvent des Pascalines est un roman à la fois historique, social et profondément humain, qui interroge la place des femmes ainsi que celle de la religion dans la société.
Ce roman pourrait figurer dans plusieurs catégories dans une bibliothèque : sur les étagères de la littérature française, bien sûr, mais aussi dans celles consacrées à l’histoire, pourquoi pas une histoire au féminin, dans le domaine médical, et enfin dans la catégorie familiale ou autobiographique, puisque l’autrice écrit à partir de sa propre histoire.
La narratrice ressent un malaise dans sa vie, notamment dans ses relations avec les hommes, et éprouve le besoin d’en rechercher les origines. S’ensuit alors un long processus de recherches, minutieux et approfondi. C’est d’abord auprès des femmes de sa famille qu’elle va chercher des réponses, et ses questions la mènent à son arrière-grand-mère Betsy (Élisabeth). De fil en aiguille, sans mauvais jeu de mots, ses investigations la conduisent à interroger la responsabilité des asiles, de certains médecins et chirurgiens, sans oublier celle du mari et de la famille.
L’enquête se déroule ainsi au fil de lettres anciennes, de correspondances, de photographies retrouvées, d’archives médicales et de témoignages, mais aussi à travers un important travail de recherches historiques dans le domaine médical. Peu à peu, le projet devient clair : réhabiliter cette arrière-grand-mère internée injustement.
Le titre aurait presque pu être La fabrication d’une folle. Car au fil de ses découvertes, la narratrice comprend que ce qui a conduit son arrière-grand-mère à l’internement tient moins à une hypothétique schizophrénie qu’à son désir d’être une femme libre. On en revient alors très vite à la question des droits des femmes dans notre société, en pointant du doigt le pouvoir marital et patriarcal. On retrouve d’ailleurs des échos du roman de Victoria Mas, Le Bal des folles, à un siècle d’écart, autour de l’internement de femmes refusant de se conformer à l’autorité.
Les photographies pré- et postopératoires publiées par Freeman pour illustrer le succès de sa procédure traduisent en images ce que ces comptes-rendus expriment en mots. Sur ces photographies, une immense majorité de femmes, dont les clichés pris après l'opération montrent les visages assagis, dociles. De bonnes épouses. De bonnes mères.
p 217
Ce roman pose des questions essentielles : qui a le pouvoir d’affirmer qu’une femme est folle ? Qui décide qu’il faut l’interner, voire la lobotomiser, sous prétexte qu’elle est trop rebelle, trop sensible, trop indépendante, ou simplement épuisée par la maternité et la pression sociale ?
La question qui se pose est alors la suivante : qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout : de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de Paris pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment.
p. 225
Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, certaines ont également subi des lobotomies, censées les rendre dociles et obéissantes. Cette pratique a d’ailleurs connu un véritable engouement aux États-Unis à l’époque, et, même si elle a été plus encadrée en France, elle n’en reste pas moins profondément troublante.
Bien que je ne trouve aucune étude globale sur la question, les sources accessibles m'invitent à penser que la lobotomie a en immense majorité été pratiquée sur des femmes. Trois études ont été consacrées à l'inégale répartition des sexes dans l'usage de la lobotomie. En 1999, un psychiatre américain, Joel Braslow, publie dans la revue scientifique The Western Journal of Medicine un article basé sur les archives du Stockton State Hospital en Californie : sur les 241 patients lobotomisés dont les dossiers lui ont permis d'identifier le sexe, 85 % étaient des femmes, alors que la population asilaire était alors majoritairement masculine. En 2007, le psychiatre et chercheur suédois Kenneth Ögren publie à son tour une étude d'ampleur sur la pratique de la psychochirurgie en Suède. Il mène une étude statistique au sein du Umedalen State Mental Hospital où a été pratiquée la majorité des lobotomies suédoises, soit 771 opérations entre 1947 et 1958. Sur l'intégralité de la période, 61,2 % des patients opérés étaient des patientes. En considérant seulement la période 1947-1952, le pourcentage atteint 83 % de femmes. Enfin, trois neurochirurgiens français, Aymeric Amelot, Marc Lévêque et Louis-Marie Terrier, publient en 2017, dans la revue britannique Nature, une étude faisant état de 84 % de femmes lobotomisées sur une population de 1 340 sujets dont les cas, en France, en Suisse et Belgique, ont fait l'objet d'un article ou dune publication scientifique.
p 214
Ce roman met en lumière de nombreux aspects. Il évoque ces femmes internées à la moindre déviance, que l’on cherchait à modeler en épouses dociles. Il aborde aussi la dimension médicale, en questionnant l’implication des médecins dans les internements et les interventions. Mais il traite également de l’aspect social et humain : ces femmes, souvent mères, disparaissaient peu à peu de la mémoire familiale, effacées car devenues trop honteuses à évoquer.
Se pose enfin la question de l’héritage, ou plutôt de la transmission. D’une part, celle de l’histoire et de la maladie : une inquiétude s’installe chez les femmes de la lignée, portent elles en elles « le gène de la folie » ? Une question vécue comme une épée de Damoclès. D’autre part, celle du traumatisme transmis de génération en génération, un sujet aujourd’hui largement étudié.
Alors oui, le roman peut sembler long par moments, notamment dans ses développements médicaux. Mais c’est sans doute un passage nécessaire : Adèle Yon a accompli un travail de recherche considérable. Il faut prendre le temps de le lire, de comprendre, et parfois de digérer ce qu’il révèle.