Mon vrai nom est Elisabeth
Adèle YON
Auteur : Adèle YON
Editions : du Sous-Sol
Couverture illustrée par : Elené Shatberashvili
Genre : Littérature française
Date de parution : 6 février 2025
400 pages
ISBN : 978-2-364-68957-2
Prix : 22€
Ce roman pourrait figurer dans plusieurs catégories dans une bibliothèque : sur les étagères de la littérature française, bien sûr, mais aussi dans celles consacrées à l’histoire, pourquoi pas une histoire au féminin, dans le domaine médical, et enfin dans la catégorie familiale ou autobiographique, puisque l’autrice écrit à partir de sa propre histoire.
La narratrice ressent un malaise dans sa vie, notamment dans ses relations avec les hommes, et éprouve le besoin d’en rechercher les origines. S’ensuit alors un long processus de recherches, minutieux et approfondi. C’est d’abord auprès des femmes de sa famille qu’elle va chercher des réponses, et ses questions la mènent à son arrière-grand-mère Betsy (Élisabeth). De fil en aiguille, sans mauvais jeu de mots, ses investigations la conduisent à interroger la responsabilité des asiles, de certains médecins et chirurgiens, sans oublier celle du mari et de la famille.
L’enquête se déroule ainsi au fil de lettres anciennes, de correspondances, de photographies retrouvées, d’archives médicales et de témoignages, mais aussi à travers un important travail de recherches historiques dans le domaine médical. Peu à peu, le projet devient clair : réhabiliter cette arrière-grand-mère internée injustement.
Le titre aurait presque pu être La fabrication d’une folle. Car au fil de ses découvertes, la narratrice comprend que ce qui a conduit son arrière-grand-mère à l’internement tient moins à une hypothétique schizophrénie qu’à son désir d’être une femme libre. On en revient alors très vite à la question des droits des femmes dans notre société, en pointant du doigt le pouvoir marital et patriarcal. On retrouve d’ailleurs des échos du roman de Victoria Mas, Le Bal des folles, à un siècle d’écart, autour de l’internement de femmes refusant de se conformer à l’autorité.
Les photographies pré- et postopératoires publiées par Freeman pour illustrer le succès de sa procédure traduisent en images ce que ces comptes-rendus expriment en mots. Sur ces photographies, une immense majorité de femmes, dont les clichés pris après l'opération montrent les visages assagis, dociles. De bonnes épouses. De bonnes mères.
p 217
Ce roman pose des questions essentielles : qui a le pouvoir d’affirmer qu’une femme est folle ? Qui décide qu’il faut l’interner, voire la lobotomiser, sous prétexte qu’elle est trop rebelle, trop sensible, trop indépendante, ou simplement épuisée par la maternité et la pression sociale ?
La question qui se pose est alors la suivante : qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout : de quel droit ?
Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de Paris pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment.
p. 225
Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, certaines ont également subi des lobotomies, censées les rendre dociles et obéissantes. Cette pratique a d’ailleurs connu un véritable engouement aux États-Unis à l’époque, et, même si elle a été plus encadrée en France, elle n’en reste pas moins profondément troublante.
Bien que je ne trouve aucune étude globale sur la question, les sources accessibles m'invitent à penser que la lobotomie a en immense majorité été pratiquée sur des femmes. Trois études ont été consacrées à l'inégale répartition des sexes dans l'usage de la lobotomie. En 1999, un psychiatre américain, Joel Braslow, publie dans la revue scientifique The Western Journal of Medicine un article basé sur les archives du Stockton State Hospital en Californie : sur les 241 patients lobotomisés dont les dossiers lui ont permis d'identifier le sexe, 85 % étaient des femmes, alors que la population asilaire était alors majoritairement masculine. En 2007, le psychiatre et chercheur suédois Kenneth Ögren publie à son tour une étude d'ampleur sur la pratique de la psychochirurgie en Suède. Il mène une étude statistique au sein du Umedalen State Mental Hospital où a été pratiquée la majorité des lobotomies suédoises, soit 771 opérations entre 1947 et 1958. Sur l'intégralité de la période, 61,2 % des patients opérés étaient des patientes. En considérant seulement la période 1947-1952, le pourcentage atteint 83 % de femmes. Enfin, trois neurochirurgiens français, Aymeric Amelot, Marc Lévêque et Louis-Marie Terrier, publient en 2017, dans la revue britannique Nature, une étude faisant état de 84 % de femmes lobotomisées sur une population de 1 340 sujets dont les cas, en France, en Suisse et Belgique, ont fait l'objet d'un article ou dune publication scientifique.
p 214
Ce roman met en lumière de nombreux aspects. Il évoque ces femmes internées à la moindre déviance, que l’on cherchait à modeler en épouses dociles. Il aborde aussi la dimension médicale, en questionnant l’implication des médecins dans les internements et les interventions. Mais il traite également de l’aspect social et humain : ces femmes, souvent mères, disparaissaient peu à peu de la mémoire familiale, effacées car devenues trop honteuses à évoquer.
Se pose enfin la question de l’héritage, ou plutôt de la transmission. D’une part, celle de l’histoire et de la maladie : une inquiétude s’installe chez les femmes de la lignée, portent elles en elles « le gène de la folie » ? Une question vécue comme une épée de Damoclès. D’autre part, celle du traumatisme transmis de génération en génération, un sujet aujourd’hui largement étudié.
Alors oui, le roman peut sembler long par moments, notamment dans ses développements médicaux. Mais c’est sans doute un passage nécessaire : Adèle Yon a accompli un travail de recherche considérable. Il faut prendre le temps de le lire, de comprendre, et parfois de digérer ce qu’il révèle.
https://pasionlivres.blogspot.com



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