Le chemin imparfait
Auteur : José Luis Peixoto
Traduit du portugais par Patricia Houéfa Grange
Editions : Gope (site)
Genre : Littérature portugaise
Date de parution : 2023
214 pages
ISBN : 979-10-91328-72-2
Prix : 18,85 €
Quatrième de couverture :
C'est indiscutable, José Luis Peixoto a un style bien à lui. On ne lit pas son roman comme on lit un récit, une histoire dans son ensemble, loin de là. Lire cet auteur, c'est l'accompagner dans ses cheminements, ses voyages, entrer dans ses pensées et ses souvenirs. Le lecteur accompagne l'auteur à Las Vegas, à Bangkok et, bien sûr, au Portugal. Celui où il est né et qui l'a construit.
J. L. Peixoto raconte non pas une histoire, mais des histoires dans l'histoire, ou l'histoire dans les histoires. Cela peut paraître confus dit comme ça, mais il donne souvent l'impression de passer du coq à l'âne et de s'écarter de sa route. Pourtant, au lieu de déstabiliser, son style accroche, happe le lecteur, car il ne s'agit pas d'écrire une histoire inventée pour faire joli. Tout est issu du vécu. Les lieux existent. Les gens aussi. Les anecdotes, les faits divers, les traditions, les croyances... Dès le début, d'ailleurs, il est question d'un fait divers qui semble l'obséder tout au long de cette écriture.
L'auteur livre son récit et se livre lui-même. Il nous parle, nous raconte, s'adresse à nous, à un tel point qu'il finit par nous tutoyer. Le lecteur est totalement impliqué dans la lecture. On passe d'une réflexion sur la religion à une scène de rue, puis à une rencontre, à un récit historique, avant de revenir à une réflexion spirituelle, psychologique ou philosophique, puis personnelle...
"Un des moines rasait la tête aux autres. Il leur passait du savon à barbe sur la tête et faisait glisser la lame lentement - il avait beaucoup de temps. Là, non loin de la montagne Doi Sudep, la ville paraissait lointaine. A l'ombre d'arbres très hauts - ciels d'arbres -, les coqs flânaient sur des statues brisées de Bouddha et des racines grises, parmi les branches de jeunes plantes qui perçaient dans les intervalles entre les pierres - morceaux de Bouddha en position du lotus, sans tronc, ou sans bras, ou sans tête, recouverts de mousse.
La grande majorité des garçons thaïlandais sont ordonnés moines pendant un ou deux mois ou, plus rarement, pendant un ou deux ans. Encore enfants - moines novices - ou plus âgés, avant de se marier, ils passent par la rigueur monastique. C'est leur manière de faire montre de gratitude pour l'éducation qu'ils ont reçue et de faire des mérites pour leurs parents - surtout pour leurs mères, étant donné qu'il n'y a pas de nonnes bouddhistes en Thaïlande et qu'elles ne peuvent donc pas accumuler ces mérites par elles-mêmes."
C'est bien une conversation dont il s'agit. Entre l'auteur et le lecteur. Comme avec quelqu'un qui revient d'un long voyage et qui se souvient de détails auxquels personne d'autre n'aurait pensé. C'est aussi une forme d'héritage. José Luis Peixoto y tient. Il veut que ses enfants le connaissent, leur léguer ses souvenirs, ses pensées les plus profondes. Il y a quelque chose de très humain dans cette façon de raconter. Pas de démonstration. Pas de volonté d'impressionner. Juste un regard curieux sur le monde. Il observe beaucoup. Il écoute encore plus. Et finalement, on apprend autant sur les personnes qu'il rencontre que sur lui-même. Il dévoile aussi ses doutes face à l'écriture de ce livre, ses angoisses. C'est également une déclaration d'amour à sa famille, à ses fils.
"Pourquoi j'écris ?
J'écris parce que je veux que mes enfants sachent qui je suis. J'ai l'espoir que ces mots, mêlés à ce que je leur montre, soient suffisants, soient le maximum possible. Je veux qu'ils me connaissent parce que je veux qu'ils se connaissent eux-mêmes."
J'ai aussi aimé cette place accordée au Portugal. Il n'est jamais très loin. Même lorsqu'il est à des milliers de kilomètres, son pays semble continuer à l'accompagner. On sent l'attachement, sans nostalgie excessive. C'est une présence discrète, presque silencieuse.
Ce n'est pas un livre qui se dévore. Il demande qu'on ralentisse un peu. Certaines pages donnent envie de s'arrêter quelques minutes avant de reprendre. Non pas parce qu'elles sont compliquées, mais parce qu'elles ouvrent une réflexion. Sur les croyances, sur les cultures, sur ce qui rapproche des personnes qui vivent pourtant à l'autre bout du monde.
En refermant *Le chemin imparfait*, je n'ai pas eu l'impression d'avoir terminé un roman. J'avais plutôt le sentiment d'avoir voyagé. D'avoir écouté José Luis Peixoto raconter des fragments de vie, des souvenirs, des rencontres vraies. Ce sont ces petits morceaux de réalité qui restent le plus longtemps en mémoire. Pas parce qu'ils cherchent à être extraordinaires. Justement parce qu'ils ne le sont pas.
CITATIONS
"Je portais un écheveau en moi. L'ébauche de ce que je voulais écrire était de moins en moins définie. Ce projet de livre - de ce livre - s'enroulait autour de mes organes, m'étreignait l'estomac, le cœur, me pesait sur les poumons.Pour des raisons médicales - la survie -, il me fallait avancer, même si cela voulait dire faire machine arrière, retourner au zéro absolu.""Je m'en suis souvenu quand j'essayais, à grand-peine, de trouver les mots pour commencer à écrire ce livre. A ce moment-là, je n'avais pas encore réalisé que le problème ce n'étaient pas les mots, c'était le chemin.""Je n'ai jamais vu autant d'auteurs soucieux d'affirmer la fidélité autobiographique de leurs textes que j'ai pu en voir d'autres, nerveux, la nier, garantir la pureté absolue de leur fiction. aujourd'hui, les auteurs de textes littéraires qui touchent à l'autobiographie reconnaissent toujours une certaine distance entre leurs écrits et la réalité - même un récit avec des heures précises et des valeurs mesurées n'est pas pleinement fidèle à la réalité. Il est plus courant de rencontrer des auteurs de textes fonctionnels qui jurent que ces personnages n'ont absolument pas le moindre lien avec leur vie que les épisodes qu'ils ont racontés ne sont qu'une construction intellectuelle de quelque chose dont ils n'ont jamais été témoins ni reçu le récit.""Le narrateur n'est pas une personne, c'est une voix. L'auteur est une personne, il marche dans la rue, s'assoit aux tables des cafés, fait la queue au supermarché. L'auteur n'est pas immunisé contre les regards des autres, les mots des autres - personne ne l'est.""La Thaïlande s'entremêlait à cela. Quand je ne parvenais pas à écrire ce livre, pendant que je le cherchais et que je commençais à craindre qu'il n'existe pas, j'étais l'un de ces auteurs apeurés, je me méfiais même d'ombres. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas ce que c'était - la pire des choses qui puisse manquer à quelqu'un.""Ecrire, c'est entendre des voix. J'ai écouté chacune de ces phrases avant de les écrire. Elles ont été choisies parmi d'autres que j'ai également écoutées. Parfois, bien que rarement, j'ai utilisé la première que j'ai entendue, celle qui était le plus près, que j'ai distinguée avec le plus de netteté ; d'autre fois, j'en ai utilisé une qui était au loin, camouflée par le bruit, avec peu de syllabes à découvert, qui demandait à être remontée en la tirant depuis le fond ; d'autres fois encore, presque toujours, j'ai sélectionné une phrase, proche ou lointaine, je l'ai immobilisée et j'ai commencé à la travailler - J'ai remplacé un mot par son synonyme, j'ai remplacé un mot par une expression qui me semblait plus précise, j'ai voyagé dans la syntaxe.""Cela me dérange quand quelqu'un pense savoir qui je suis juste parce qu'il a lu un livre que j'ai écrit - comme celui-ci - ou, même parce qu'il a lu une citation déformée ou vu ma tête sur une photo. Je me sens agressé quand on tente de me réduire à des concepts fermés et intransigeants, construits par des regards qui ne s'interrogent pas eux-mêmes, qui n'admettent aucune hypothèse de faille dans leur idée préconçue.Cette méprise me dérange parce que je veux qu'on sache qui je suis vraiment.Moi-même, qui en sais plus que ce qui est écrit, j'ai des doutes immenses à propos de qui je suis. Plus j'essaie de me connaître, plus je me rend compte à quel point je suis loin de me connaître. Plus j'éclaire, plus j'ai conscience des distances énormes qu'il reste à éclairer.""Au long de cette période, le terme "culture" a été un défi particulièrement problématique pour les anthropologues qui se sont consacrés à cette thématique. Bien qu'il s'agisse d'un concept central de l'activité touristique, il est utilisé avec peu de précision et avec des sens très différents.""Toutes les décisions sont prises sur un coup de tête.On peut réfléchir longuement sur un sujet, l'envisager sous différents angles, calculer de multiples résultats. Cette réflexion peut durer des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, la moitié de la vie. Et cependant, si une décision doit exister, elle sera prise en un seul instant. Les décisions sont toujours le passage de l'incertitude à la certitude - non / oui.Les réflexions préparent les décisions. Les réflexions peuvent être mesurées par des horloges et des calendriers.Les décisions ont toujours la durée d'un coup de tête.""On adresse les plus grands éloges aux personnes qui, tout au long de leur vie, ont fait preuve d'une constance inflexible dans leur principes. Autrement dit, face aux circonstances les plus diverses, elles n'ont pas changé de position.A cet égard, j'ai plusieurs questions. Ces personnes s'interrogent-elles suffisamment ? Parviennent-elles à se poser à elles-mêmes cette question ? Quelle est la frontière entre constance et entêtement ? Être intransigeant est-il une vertu ? Si l'individu se transforme - se rapproche de la mors, apprend, désapprend, etc, -, ne serait-il pas naturel que ses principes se transforment également ? En considérant que les principes ne souffrent pas la moindre altération, est-il raisonnable de défendre tout au long d'une vie, à tous les âges, dans tous les états d'esprit, une façon unique de les atteindre ?Pardonnez-moi si j'ai posé trop de questions. Je ne cherche pas à provoquer l'embarras, je veux juste dire : attention à l'autojustification - cette peur de perdre ce que nous considérons avoir acquis. Nous sommes les principaux geôliers de notre liberté.""Je ne suis pas mon corps, je ne suis pas mon nom, je ne suis pas cet âge, je ne suis pas ce que je possède, je ne suis pas ces mots, je ne suis pas ce qu'on dit que je suis, je ne suis pas ce que je pense que je suis.""Je suis quelque chose qui vient d'avant, qui m'a été transmis par mon père. Lui aussi l'a reçu. Cela m'a été transmis en mots, dans le ton de la voix que je peux encore entendre, dans les fautes d'orthographes que mon père laissait sur de petits papiers ou dans des agendas - j'aime d'amour ces fautes d'orthographe -, dans le silence, dans le regard, dans la présence, dans le toucher, dans l'odeur, dans les attentions, dans la mémoire, dans l'exemple, dans tout ce que mon père a été pour moi - une force que je n'ai pas été capable de reconnaître complètement en son temps, mais qui s'imprégnait en tout ce que j'étais et apprenais à être.""Quand on m'a parlé de la mort pour la première fois, j'y ai tout de suite accordé du crédit. A partir de ce jour-là, je n'ai plus jamais vécu comme si être ici - cet air, cette lumière - ne prendrait jamais fin. Au contraire, la plupart du temps, j'ai vécu avec une avidité exagérée de consommer au maximum, de connaître au maximum, d'être toujours le dernier à quitter la fête."






