Auteur : Aurélie Haderlé
Editions : Presse de la Cité
Genre : Roman
date de parution : 14octobre 2021
448 pages
ISBN : 978-2-258192-980
Prix : 19€00
Le Cœur des fileuses
Quatrième de couverture :
1910, au cœur des Cévennes, Eulalie devient, après le décès de son père, l'unique héritière d'une prospère filature de soie. Désormais patronne, elle découvre que son usine est un véritable bagne féminin. Révoltée par les conditions de travail de ses ouvrières, elle décide, malgré de nombreux détracteurs, de bouleverser l'ordre social.
Bientôt la guerre éclate et le pays se vide de ses hommes. Eulalie réalise alors son vœu le plus cher : transformer son entreprise en communauté de femmes fondée sur l'entraide et la solidarité. Des amitiés se nouent, des amours se tissent. Mais Eulalie saura-t-elle s'affranchir d'un mariage malheureux et affronter les fantômes du passé ?
Portrait d'une femme rebelle au grand coeur dans le cadre somptueux des Cévennes.
L'Auteur :
Aurélie Haderlé est une écrivaine et enseignante.
Elle a suivi des études de lettres classiques et d'ethnologie. Après avoir soutenu un doctorat en études grecques et latines à l'Université Paul-Valéry Montpellier 3, elle est devenue enseignante de lettres modernes, en 2015.
Elle se distingue par son intérêt pour le patrimoine et la culture de sa région ainsi que pour les beaux de portraits de femmes.
Elle vit en Provence où elle partage son temps entre l'écriture et l'enseignement.
Ses livres :
- L'un pour l'autre - City éditions - 2019
- La dernière veille des Dieux - Filles de Gyptis éditions - 2021
- Dormance - Faucon Rouge - 2018
Mon avis :
Ce roman est un COUP DE COEUR en ce qui me concerne ! Ne pouvant pas le lire d'une traite par manque de temps, cela a été compliqué de le refermer sans connaître la suite...
Aurélie Haderlé nous livre le destin d'une jeune femme a qui tout aurait dû réussir. En effet, l'héroïne Eulalie est bien née, d'une famille aisée, qui plus est, héritière d'une filature prospère... Mais l'auteure ne lui rendra pas la vie facile, loin de là, car elle confronte son personnage à divers évènements difficiles.
Dans son roman, Aurélie Haderlé abordent des thèmes de société comme la condition de la femme, que ce soit en tant qu'enfant, que jeune femme ou encore d'ouvrière.
Au début du XXème siècle, les jeunes filles de familles aisées étaient envoyées dans des internats très strictes dirigés par des religieuses, tandis que les jeunes enfants d'ouvriers pouvaient se retrouver au travail dès 8 ans.
Les jeunes femmes étaient ensuite bien souvent mariées et comme dans le cas d'Eulalie, dépouillées de leurs biens au profit du mari. Les femmes n'ont aucun droit, que celui d'être serviables et soumises.
Cependant, la guerre va plus ou moins changer la donne, car les femmes vont être amenées à remplacer les hommes dans les usines.
Eulalie va également découvrir la condition des ouvrières qui s'approche plus de l'esclavage que du travail... (voir extrait (3)) et le socialisme.
Mais l'héroïne va également découvrir l'amitié, l'amour, l'innocence et l'insouciance des sentiments dans une période des plus graves.
Aurélie Hardelé a une très belle plume, une manière très poétique de décrire les lieux et certaines pensées (voir extrait (1), (2), (4) et (5)), qui donne un réel plaisir à lire.
(1)La ville de Nîmes s'offre dans toute sa splendeur. Les gamines s'abandonnent à la contemplation et s'emplissent les yeux avec extase. Les vieilles pierres, qui se sont chauffées toute la journée au soleil, renvoient une lueur iridescente. Là, Eulalie distingue l'orbe des arènes antiques, ici, un grand boulevard arboré où grouillent des badauds. Un immense jardin s'étire à perte de vue. Les cyprès italiens qui le hantent se balancent comme des bras tordus - flèches impétueuses qui jouent aux sylphides quand le vent souffle. Devant la porte de l'école siège un olivier au tronc épais, signeur de arbres du Sud. Eulalie admire ce fier nain aux membres rabougris qui se pavane sous sa toison épaisse. Ses globes lisses, verts et noirs, captent tous les regards. Orgueilleuses, les olives appellent la main et la bouche.
Soudain , les cloches de la cathédrale retentissent. Le tentement familier réveille les souvenirs d'Eulalie. A cette heure-ci, son père doit avoir quitté la filature de soie. Sa mère préparent le repas du soir. La pénombre gagne peu à peu la maison. Les cris des martinets noirs déchirent le ciel. La fillette ferme les yeux et se laisse transporter. Soudain, elle voit la lumière de fin de journée, cette franche lueur safranée, chaude et câline, qui embrase le vignoble devant la maison. Les ceps tordus, adorateurs du soleil, rendent un dernier hommage à leur bienfaiteur. Les oiseaux pépient dans un concert chaotique, s'ignorant les uns des autres, tout à la joie d'être vivants. Les herbes sèches, parsemées de petits escargots blancs qui grimpent pour rejoindre le ciel, bruissent de milliers d'insectes. Des rochers de schiste percent le sol çà et là, comme des géants de pierre prêts à surgir des Enfers. Des rosaces vert pâle leur font comme des tâches de rousseur. Le soleil tire sa révérence, fatigué d'avoir servi les travaux des Cévenols. Il puise une dernière fois les vieilles vignes vêtues de pourpre et de céladon dans une étreinte calme et rassasiée. Perchées au sommet d'un chêne, deux colombes turques se racontent des secrets en secouant la tête. Elles semblent apprécier la lueur vespérale, celle qui aveugle. On distingue seulement la transparence des feuilles sèches et les fils d'araignée qui se balancent avec paresse. Tout est ombre, le paysage ne se livre plus. Il faut deviner. Le regard rend les armes, l'esprit prend le relais. C'est l'heure des suggestions et des conjectures. Les Cévennes souriantes deviennent alors étranges et hostiles. L'humidité gagne les bancels (terme occitan qui désigne les plates-bandes de terre cultivées entre les murs de pierre). Des craquements de bois se font entendre. Le ciel se teinte de granit. On n'entend plus chuchoter dans les ruches-tronc. Le murmure confidentiel des cours d'eau devient assourdissant dans le paysage qui forme comme une mer agitée hérissée de crêtes. Voici venu le moment du repos pour les femmes et les hommes qui se terrent dans leurs maisons de pierres. (page 20)
(2) Le temps du sommeil est un temps merveilleux où chacun glisse dans un monde parallèle doux, calme et vaporeux. Un monde délesté de la lourdeur du corps et des tracas du quotidien. (page 24)
(3) - Imaginons que vous adoptiez un chiot. Il ne pense qu'à s'amuser. Vous le punissez en le battant et en le privant de nourriture s'il commet des bêtises. Il finit par comprendre que vous ne le gardez prés de vous que s'il reste dans le cadre que vous avez défini pour lui. Vous êtes plus intelligente que lui, vous commandez, vous êtes en mesure de le nourrir et de veiller sur lui, c'est l'ordre des choses. En échange, il doit vous servir, sinon, il n'y a aucune raison valable pour que vous vous embarrassiez d'une bouche inutile. Devenu adulte, le chien vous admire et vous aime parce que vous êtes sévère avec lui. Il sait que vous êtes en mesure de le punir, mais parce que vous lui prodiguez le cadre de vie dont il a besoin et dont il a peur d'être privé. Il vous suit partout parce que, sans vous, il n'existe pas.
Eulalie est assommée par ce discours. Elle s'affale sur la chaise. Oton s'approche du bureau dont il caresse le cuir vert à l'aide de sa baguette dans un geste presque sensuel.
- Laissez le chien vous mordre, et il retournera à ses premiers instincts. Relâchez-le, et il deviendra une bête sauvage inutile dont les loups ne veulent pas. Les ouvrières, c'est pareil. Elles ont besoin d'un cadre, sans vous, elles n'ont ni volonté, ni projet, ni ambition. Si vous ne les commandez pas, elles retournent à leurs instincts les plus vils. Si vous ne les battez pas, elles n'ont pas peur de vous et elles n'obéissent pas. Si vous laissez un chien manger quand il lui sied, il se goinfre jusqu'à se rendre malade parce qu'il ne sait pas se rationner en prévision du lendemain. Il ne sait pas ce qui est bon pour lui. Si vous donnez trop d'argent aux ouvrières, elles s'achètent des fanfreluches et des pompons parce qu'elles ne savent pas épargner. Vous seule savez ce qui est bon pour elles. Comme les chiens, elles ne peuvent pas vivre en dehors de la société. Comme les chiens, elles ont besoin d'êtres dressées pour remplir leur fonction. Si vous donnez un coup dans le flanc d'un chien parce qu'il vous a manqué de respect, vous ne le brutalisez pas : vous faites cela pour son bien. Il en va de même pour vos ouvrières.
Eulalie a la gorge serrée. Une grande tristesse l'envahit. Oton sait que sa démonstration est imparable.
- Et puis, si vous êtes prospère, insiste Oton, portant le coup de grâce, vous pouvez continuer à acheter tout ce dont l'atelier a besoin quotidiennement pour continuer à tourner. Ainsi, vous procurez du travail à toutes ces femmes qui peuvent à leur tour faire vivre leurs familles avec leur salaire. Vous avez une grande responsabilité : vous employez la moitié des femmes du village. Si vous faites banqueroute, vous ruinez Callune. (page 128-129)
(4) Elle contemple le plafond plongé dans les ténèbres. Aimer. C'est donc de cela qu'il s'agit ? Yvonne et Judit s'aiment ? Elle a entendu parler d'amours similaires. Des soupçons pesaient sur certaines camarades de son lycée de Nîmes, les rumeurs circulaient dans le dortoir. Elle a appris par ses lectures l'existence d'une poétesse et de philosophes grecs qui connaissaient cette déclination du cœur. Elle ferme les yeux. Après tout, en quoi cela est-il plus dérangeant que sa propre position ? Son mari est au front en ce moment même et elle dort à côté d'un jeune homme tout juste majeur. Si Yvonne et Judit s'aiment, tant mieux pour elles. Le véritable amour est rare et précieux. Cette réflexion lui donne le cafard. Ne pense pas. Rendors-toi. Mais c'est trop tard. Son esprit s'égare. Elle se demande si quelqu'un l'a jamais vraiment aimée. Sa mère était une créature silencieuse, effacée, détruite par son passé, incapable de s'aimer ou d'aimer ses propres enfants. Son père s'est débarrassé de ses filles sans un regret. Sa sœur, Linon, lui a tourné le dos de la même manière. Quant à son mari... Il a prétendu l'aimer pour mettre la main sur le magot de la famille Bastide et s'est éloigné d'elle à la seconde où elle a perdu leur bébé. Sa gorge se noue. Suis-je donc indigne d'être aimée ? Zacharie bouge sous le drap. Elle sent son effluve et la chaleur qu'il dégage. Bien sûr que je suis digne d'être aimée. Cela fait plus de dix années qu'elle jouit de l'affection de Santina, sa sœur de cœur. Cela fait plus de deux ans qu'elle partage la vie de Judit et d'Elena. Cela fait quelques mois qu'elle vit que pour les occupants de la filature, homme, femmes et enfants. Il est là, le véritable amour. Parmi ce gens simples, bienveillants et sincères. Ils forment ma nouvelle famille. Quant à Zacharie... Elle va enfouir le sentiment qui s'éveille en elle, le ranger dans un tiroir secret de son âme. Elle n'a que faire d'un nouvel amant, ni d'un nouveau mari. Elle a besoin de sa nouvelle famille, et elle ne fera rien qui puisse mettre en péril ce bonheur dont elle a été privée tout sa vie. Au fond du dortoir, un gémissement laisse comprendre qu'une des amantes connaît l'extase. Eulalie se rendort paisiblement en souriant.
(5) - Je veux que tu sois sur le toit du monde ! Regarde, regarde autour de toi ! C'est l'heure dorée où tout s'embrase. Là-bas, c'est la maison. Plus loin, c'est Callune. Tu vois la cheminée qui fume ? C'est le café de Madeleine. La filature est plus haut en longeant la rivière, mais tu ne la vois pas derrière les arbres. Et tout autour de toi, des collines, des collines abruptes couvertes de chênes et de châtaigniers, Voilà ta dernière demeure.
Elle se tait et contemple le ciel. Tout est harmonie dans la décadence du jour.
Puis le soleil disparaît derrière la colline, englouti par la nuit. Le temps est venu de coucher Santina dans son dernier lit.
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