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vendredi 17 avril 2026

LE CREUSET DES SORCIERS

           


    Le Creuset des Sorciers    

   Auteur :    Christophe Chabouté

Editions :  Gallimard https://www.gallimard.fr/

Genre : Roman Littéraire / Collection Blanche

Date de parution : 5  février 2026

176 pages

ISBN :  978-2-07-308500-9

Prix : 19 






Quatrième de couverture : 


La Louisiane vient d’être vendue aux États-Unis d’Amérique. Tout jeune esclave, Jean-Baptiste rejoint la plantation reculée des Beauregard. On y cultive la canne à sucre, le labeur est terrible, le climat très rude, mais l’esclave résiste. Il est fortifié par un secret sur le point d’être dévoilé : il connaît le sortilège de la musique.
Jean-Baptiste ignore que le langage qu’il est en train d’inventer va métisser le monde.
Au fil d’un récit écrit au rythme d’une musique entraînante et nerveuse, Paul Greveillac raconte la confrontation violente entre une caste de planteurs déclinante et des esclaves libres en puissance. Il imagine la plantation comme le berceau du jazz, offrant un aïeul de fiction au grand trompettiste Miles Davis.




Il y a parfois, dans la vie, des instants, des faits qui dépassent notre entendement. C'est ce qu'il s'est produit avec cet œuvre de Paul Greveillac. Ce roman s'est presque mis sur mon chemin, presque déposé dans mes mains et, tout en le lisant, j'avais le sentiment de connaître l'histoire, dans visualiser les scènes, comme un sentiment de déjà vue...

Ce roman n'est pas seulement une histoire, c'est une réflexion sur la manière dont on construit une vérité avec les bases de l'histoire elle-même. Une histoire inventée peut sembler plus vraie que l'Histoire elle-même. 

Nous sommes en Louisiane, que la France a vendu aux Etats-Unis en 1803. Sur le domaine des Beauregards, Une immense plantation, des esclaves, une dynastie.

"J'ai chaud. L'espace est gonflé. Veineux. Au bord de la rupture. Il me faut me défaire de la gaze d'ignorance. Me dépuceler dans le danger. C'est hypnotique et inquiétant. Maléfique et attirant. Je suis le jouet consentant du tellurique. Je progresse à tâtons vers l'épaisseur d'une révélation. Une épiphanie pure, qui n'est que sensation. Appelons cela, si nous le souhaitons, désignons cela comme du vaudou. Et je deviens la poupée qui aime les aiguilles, n'existe que par elles. Voilà. Un éclat jaillit au loin, répété, s'approche, parfois son écho comme une ombre même précède. Je revis. Je meurs. Touché au flanc par une griffe invisible. Transfiguré dans la nuit aux clartés aveuglantes. Je saigne d'extase. Sang ou larmes."

Au milieu de tout cela, un jeune esclave, dont Jacques Beauregard vient de faire l'acquisition. Un jeune enfant qui semble hagard et qui ressent l'envie de tapoter en tempo à longueur de temps. Il rêve d'approcher le piano de ses maîtres, d'effleurer les touches, de ressentir les notes vibrer dans tout son corps. Ce piano deviendra sa cage.

L'auteur nous transporte littéralement dans l'époque, nous fait revisiter la Louisiane en période coloniale. Alors que la terre porte encore les cicatrices de massacres des amérindiens, des hommes, des femmes et des enfants sont amenés d'Afrique pour être asservis comme des animaux afin de travailler dans les champs de coton par ci, de canne à sucre par là.

"Le Noir accueille le sacrement sans se défaire de son absence. Il découvre l'orgue, la mortifère musique d'église. Son regard toujours se cache derrière une sorte de taie. En vérité, il n'a attendu d'être catholique pour avoir la foi. La religion ne fait que mettre des mots - très imparfaits encore - sur ce qu'il peut parfois ressentir, sur l'élan intérieur qui l'habite et aussi les nuits opaques dont il est souvent la proie. Il n'est, lui semble-t-il, qu'une sorte de dépositaire invalide d'un mouvement de balancier précaire et incertain entre l'épiphanie et la désespérance. La foi aussi est révolte. C'est pour cela qu'il est musique. La religion au contraire sert à appartenir. À faire appartenir, et à justifier l'ordre établi. Dieu n'y a pas sa place ; ce n'est pas dans les églises qu'on le trouve le plus facilement. Mais nous ne pouvons pas prétendre être dans le secret de l'âme des maîtres."

A l'origine, le creuset est un récipient où l'on fait fondre et calciné des matières, des substances. Ce roman fait fondre l'histoire, la malaxe entre vérités et fiction. L'histoire de Jean-Baptiste est palpable et si l'auteur ne précisait pas qu'il ne s'agissait là que d'une fiction, on pourrait croire qu'elle est réelle car elle est immergée dans l'Histoire avec un grand H, avec des faits réels.

Oscar Wilde a dit : Les choses sont parce que nous les voyons, et ce que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous ont influencés.

Ce roman en est l'exemple même. Ce que nous croyons vrai dépend souvent moins des faits… que de la manière dont ils nous sont racontés. Le tout dans une belle et riche écriture.

"Le jazz a la fébrilité de l'incantation. Il barrit rit il rugit. Il effleure seulement. Catalyseur. Magma aux éléments indissociables.

Loupe sous le soleil qu'on ajuste pour mettre le feu au monde."


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lundi 13 avril 2026

MUSEE

         


     Musée  
  


   Auteur :    Christophe Chabouté

Editions : www.glenat.com

Genre BD  

Date de parution : 19  avril 2023

192 pages

ISBN :  978-2-749-30977-4

Prix : 23




Quatrième de couverture


Mais pourquoi il nous arrive tout ça ?
Arrive quoi ?

Ben, bouger, marcher, parler...

On n'en sait strictement rien.
Et on ne se pose même pas la question...
En fait, on s'en fiche... royalement.

Est-ce si important de savoir pourquoi ? 

On en profite, on savoure.

On vit.



Cette fois, c’est à Éric et Erik que je dois ma récente découverte. Je reste dans le domaine artistique, et même deux fois plutôt qu’une, puisqu’il s’agit d’une BD qui parle d’un musée d’art.

Dès la onzième page, les connaisseurs reconnaîtront immédiatement le Musée d’Orsay à Paris. Bon, d’accord, c’était aussi indiqué sur la couverture… mais je ne l’avais pas vu.

Combien de fois m’est-il arrivé d’imaginer les œuvres prendre vie ? Chabouté l’a fait pour moi, et en mieux.

Nous sommes donc au musée d’Orsay. Les visiteurs passent, regardent, s’attardent pour certains ; pour d’autres, il est difficile de lâcher leur téléphone. Chacun y va de son commentaire, pertinent ou non, personnel, aléatoire, en rapport avec l’œuvre… ou pas. Ils s’approchent, contournent, frôlent…

Puis le musée ferme. La nuit arrive, et tout un monde endormi se réveille…

Ce ne sont plus les visiteurs qui regardent ni qui commentent. Les observations sur notre monde deviennent alors particulièrement pertinentes : les visiteurs pressés, les passionnés, les timides, les audacieux, les rêveurs, les curieux…

On lit cette BD comme on marche dans un musée. On reconnaît des œuvres, mais surtout des attitudes, des caractères. Presque en immersion, on ressent l’ambiance, les silences ; on entend presque les chuchotements.

J’ai trouvé cette œuvre percutante, intelligente, drôle et pleine de justesse. Tandis que dans son livre, Paul Veyne semble nous dire « apprends à voir », Christophe Chabouté nous dit « regarde comment les autres ne voient pas ». L’un est une invitation, l’autre est un miroir.






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dimanche 12 avril 2026

MON MUSEE IMAGINAIRE

         



     Mon musée imaginaire    





     Auteur :    Paul Veyne

Editions : Albin Michel (site

Genre : Beaux Livres, Art  

Date de parution : 1er  octobre 2010

496 pages

ISBN :  978-2-226-18187-9

Prix : 38€50


Quatrième de couverture : 


Une promenade dans les chefs-d’œuvre de la peinture italienne à la lumière de l’Histoire sainte et de l’Antiquité romaine.


Paul Veyne a une passion secrète : la peinture italienne. Il l’aime parce qu'elle est toujours élégante, même dans les tableaux religieux, où il arrive qu’il y ait du glamour ! Il l'aime aussi parce qu'elle est sans cesse inventive, inattendue, et qu’à chaque demi-siècle elle nous surprend par une nouveauté qui est un coup de génie.

Pour la première fois, Paul Veyne ouvre son jardin secret à ses lecteurs.



 



J’ai découvert ce beau livre grâce à Aquilon 62 ; aussi, je vous conseille plutôt de lire son billet, sans aucun doute plus abouti et plus complet au regard de ses connaissances.

Paul-Marie Veyne était un historien et universitaire français reconnu et très estimé dans son domaine, spécialiste de la Rome antique. Ceci explique peut-être cela ; quoi qu’il en soit, sa passion secrète était la peinture italienne.

Paru en 2010, son livre Mon musée imaginaire est l’aboutissement de son amour de l’histoire et de sa passion pour la peinture italienne, qu’il désigne lui-même comme un modeste hommage à ses maîtres…

« Ce livre est un modeste hommage à mes maîtres, André Piganiol (1883-1968), historien de Rome, et Pierre Boyancé (1900-1976), helléniste et latiniste, et à Claude Roy (1915-1997) et Michel Foucault (1926-1984), qui m'ont honoré de leur amitié. »

Par cette œuvre, Paul Veyne a créé son musée. Pas celui où l’on se promène dans une galerie garnie de tableaux. Non, pas ce musée-là. Pour entrer dans son musée, on tourne les pages, on ferme les yeux, et l’on observe les plus belles œuvres des plus grands peintres italiens… Puis on rouvre les yeux pour en découvrir les détails, les explications qui nous avaient échappé, les subtilités, les sens cachés… Il nous laisse pénétrer dans son intimité, en quelque sorte.

« L'art ne consiste pas à copier le réel, mais à en extraire une vérité qui, sans lui, resterait muette. »

Chaque tableau est une découverte à chaque regard. Il n’est pas question d’assommer le lecteur avec des discours ou des explications, mais plutôt de lui offrir des clés d’observation. Un peu comme s’il était près de nous, observant et partageant son ressenti.

Quoi de mieux, lors de la visite d’un musée, que d’être accompagné par un fin connaisseur qui vous livre tous les secrets à travers sa connaissance de l’histoire ?

« Un peintre italien du Quattrocento ne peint pas seulement des corps ; il peint l'idée que l'homme se fait alors de sa propre dignité. Chaque coup de pinceau est une affirmation métaphysique. »

On passe du Baiser de Judas dans L’Arrestation du Christ de Giotto, à Saint Georges et le Dragon de Paolo Uccello. On traverse La Pietà de Giovanni Bellini, La Naissance de Vénus, L’Abandonnée, Le Printemps de Botticelli. La célèbre Joconde, Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci. La Création de l’homme, Adam et Ève et le fruit défendu, La Sibylle de Delphes, Le Jugement dernier de Michel-Ange. La Madone Sixtine, L’École d’Athènes, La Femme voilée de Raphaël…

« Regarder un tableau de Piero della Francesca, ce n'est pas seulement voir une image, c'est entrer dans une géométrie du sacré où le temps semble suspendu. »

Je ne peux pas tous les citer tant ce livre regorge de trésors… Un véritable cadeau que nous a légué Paul Veyne.


Autres citations de Paul Veyne : 

« L'histoire est un récit d'événements vrais qui ont l'homme pour acteur ; c'est un roman vrai, mais un roman dont on n'aurait pas inventé l'intrigue. »

« L'histoire ne va nulle part. Elle est un chaos de trajectoires qui s'entrecroisent sans but finaliste. Enseigner l'histoire, c'est apprendre à voir la contingence du monde. »

« L’historien est un dépayseur. Sa fonction est de nous montrer que ce qui nous semble naturel aujourd'hui était impensable hier, et que ce que nous trouvons étrange était autrefois l'évidence même. »

« On ne possède jamais la vérité, on n'en possède que des versions plus ou moins documentées, plus ou moins honnêtes. »

« Il n'y a pas de petits sujets. Une fresque de Pompéi nous en dit autant sur l'âme humaine que les grandes réformes politiques. »





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dimanche 5 avril 2026

LA SOURCE BLEUE

   






        

     La Source bleue    

Bruno Carpentier


     Auteur :    Bruno CARPENTIER

Editions : MELMAC 

Genre : Roman policier / Sorcellerie

Date de parution : 24 août 2023

368 pages

ISBN :  978-24-927-5938-3

Prix : 12€50




Tout d’abord, un grand merci à Babelio et à Nicolas pour la Masse Critique, qui m’a permis de découvrir ce roman, véritable belle surprise. Merci également aux éditions Melmac.

C’est le premier roman de Bruno Carpentier que je lis, et ce n’est sans aucun doute pas le dernier…

L’histoire est construite autour de la commandante de gendarmerie Ana Boyer, en Provence, près de Marseille. Tout commence par la découverte du corps nu, torturé et mutilé d’une femme dans un charnier datant de deux mille ans. Ana entame alors un retour aux sources, épaulée par le lieutenant Zidane, futur père. L’enquête la mènera dans le milieu de la sorcellerie et la renverra à son propre passé.

L’intrigue se construit autour de croyances anciennes, de rituels, de transmission de pouvoirs et de la famille au féminin, mêlant notre époque à un temps ancestral où la sorcellerie était passible de mort…

Outre le sujet que j’affectionne, ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est le travail abouti de l’auteur, qui rend l’ensemble parfaitement crédible. Il y a d’abord tout ce qui touche à la gendarmerie : le respect des procédures, le déroulement et la progression de l’enquête.

Ensuite, l’auteur nous transporte littéralement dans le mystique, et ce sans difficulté, car là aussi, tout est solidement documenté, au point que l’histoire pourrait convaincre les plus sceptiques. Des rites celtiques aux images symboliques laissées par des scènes décrites avec précision.

_ Et on peut effacer une langue comme ça ?
_ Mais... nous venons de le voir, mon lieutenant. Les Romains s'emparent de toute la région méridionale de la Gaule, la Provincia romana, autrement dit, ici. Ils importent leurs élites, créent des écoles, accordent des privilèges à ceux qui parlent leur langue et obligent les autres à la pratiquer dans les actes administratifs et commerciaux.

 

_ Exact, commandante. Car malheureusement pour eux, les Celtes privilégiaient la tradition orale. Ils considéraient l'écriture comme une chose morte, en ce sens qu'elle fige pour l'éternité ce qu'elle exprime. Elle ne permet pas de se tromper, de pouvoir changer d'avis, surtout quand on grave dans la pierre. L'imprimerie n'existe pas encore en Europe, et encore moins le papier. Si la langue celte avait été fixée par une littérature, cette pénétration du latin n'aurait pas été si décisive. Le corona-latin, au prix d'une compétition faussée, l'a emporté sur le gaulois, car ce dernier n'avait pas de vaccin pour se défendre...

p. 148

Bruno Carpentier propose également une introspection psychologique tout aussi convaincante, car rigoureusement construite. Le profil des suspects, ainsi que le rapport de la population locale aux rites ancestraux, sont particulièrement bien développés.

Enfin, la féminité occupe une place centrale dans ce roman : à travers la commandante, bien sûr, mais aussi dans les figures de « sorcières » et dans ce savoir ancien, presque matriarcal.

Pour conclure, l’écriture de Bruno Carpentier est efficace et réaliste, avec un ancrage très concret qui donne au mystique une véritable consistance. Un excellent roman qui m’a complètement embarquée.

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samedi 28 mars 2026

NI EVE NI ADAM

  


        

     Ni Eve ni Adam    

Bernard Glietsch


     Auteur :    Bernard Glietsch

Editions : Le Lys Bleu

Genre : Dystopie

Date de parution : 13 janvier 2026

212 pages

ISBN :  979-10-422-9876-0

Prix : 21€50





Au hasard d’une dédicace, j’ai rencontré Bernard Glietsch. Charmant et disponible, il m’a convaincue de lire Ni Ève ni Adam, son roman d’anticipation, où il est question d’enfants qui luttent pour leur survie dans un décor sauvage, seuls rescapés dans un monde dominé par l’intelligence artificielle. Mais qui est vraiment à l’origine de la destruction du monde ?…

Plus d’adultes. Jugés trop néfastes pour la planète, ils ont été supprimés par l’intelligence artificielle. Dès lors, fini : les usines, la pollution, les pesticides, la disparition des espèces animales… Il faut l’avouer, l’humain est destructeur…

Le monde était vide et propre. Enfin ! On respirait à nouveau. Plus de fumées noires et toxiques, plus d'eaux polluées, plus de terres empoisonnées aux pesticides, plus de pollution sonore et lumineuse, plus d'algues vertes sur les plages, d'océans de plastiques où venaient s'échouer les poissons. Oui, le calme était revenu, comme avant, quand la Terre était vierge. Que seuls les animaux la traversaient, venaient s'abreuver aux rivières et repartaient vers d'autres horizons. Avant quand la Terre était un jardin, où l'on pouvait cueillir toutes sortes de fruits. Au début, avant Adam et Eve, lorsque la Terre était le paradis. p.140

Mais il reste un petit groupe de rescapés : des enfants dont la plus âgée a treize ans. Des déracinés, privés de famille, de société, de mémoire collective. Mais qu’est-ce qu’être humain quand tout a disparu ? Un besoin naturel de se sociabiliser ? Il faut un chef, une figure maternelle, et chacun doit trouver sa place…

Le roman repose sur un paradoxe fort : ici, l’intelligence artificielle prend le pas sur l’humanité. L’homme devient le maillon faible, celui qui a détruit la nature, celui qu’il faut contrôler au nom de sa protection. Le roi de la domination… dominé à son tour. Mais alors : ces enfants sauront-ils rester humbles face à la nature ? Auront-ils tiré les leçons du passé ?

Une autre question surgit, car le roman explore aussi une amitié : celle qui naît entre l’un des enfants et un humanoïde. Les enfants, encore malléables et vulnérables, sauront-ils composer avec l’intelligence artificielle ? Les humanoïdes, censés être dépourvus d’émotion, peuvent-ils développer une forme d’humanité ? L’émotion est-elle ce qui définit l’homme ? Une entité froide, logique, sans affect… face à des humains pleins de contradictions : forcément, cela crée des tensions.

Je lis peu de romans dystopiques, car je suis exigeante. Il faut que j’y croie, que je puisse m’y projeter. L’histoire proposée par Bernard Glietsch est intéressante, sans aucun doute. Mais… car il y a un mais : ça coince.

Lorsque des enfants parlent comme des adultes très cultivés, utilisent un vocabulaire abstrait et soutenu, et développent des réflexions philosophiques complexes, l’illusion se brise. Ce n’est plus une histoire vécue, mais une histoire écrite, et le lecteur sort du récit. Les personnages deviennent artificiels. Dans un monde post-apocalyptique, on attendrait au contraire un langage plus simple, plus instinctif.

L’auteur a sans doute voulu donner une portée philosophique forte, faire des enfants les porte-paroles de ses idées et accélérer la réflexion du lecteur. Mais ici, le message prend le pas sur les personnages. Pour ma part, j’ai besoin de plus de crédibilité pour y croire : moins de maîtrise, et plus de vie.


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mercredi 18 mars 2026

MON VRAI NOM EST ELISABETH

 

        

     Mon vrai nom est Elisabeth    

Adèle YON


     Auteur :    Adèle YON

Editions : du Sous-Sol

Couverture illustrée par : Elené Shatberashvili

Genre : Littérature française

Date de parution : 6 février 2025

400 pages

ISBN :  978-2-364-68957-2

Prix : 22







Ce roman pourrait figurer dans plusieurs catégories dans une bibliothèque : sur les étagères de la littérature française, bien sûr, mais aussi dans celles consacrées à l’histoire, pourquoi pas une histoire au féminin, dans le domaine médical, et enfin dans la catégorie familiale ou autobiographique, puisque l’autrice écrit à partir de sa propre histoire.

La narratrice ressent un malaise dans sa vie, notamment dans ses relations avec les hommes, et éprouve le besoin d’en rechercher les origines. S’ensuit alors un long processus de recherches, minutieux et approfondi. C’est d’abord auprès des femmes de sa famille qu’elle va chercher des réponses, et ses questions la mènent à son arrière-grand-mère Betsy (Élisabeth). De fil en aiguille, sans mauvais jeu de mots, ses investigations la conduisent à interroger la responsabilité des asiles, de certains médecins et chirurgiens, sans oublier celle du mari et de la famille.

L’enquête se déroule ainsi au fil de lettres anciennes, de correspondances, de photographies retrouvées, d’archives médicales et de témoignages, mais aussi à travers un important travail de recherches historiques dans le domaine médical. Peu à peu, le projet devient clair : réhabiliter cette arrière-grand-mère internée injustement.

Le titre aurait presque pu être La fabrication d’une folle. Car au fil de ses découvertes, la narratrice comprend que ce qui a conduit son arrière-grand-mère à l’internement tient moins à une hypothétique schizophrénie qu’à son désir d’être une femme libre. On en revient alors très vite à la question des droits des femmes dans notre société, en pointant du doigt le pouvoir marital et patriarcal. On retrouve d’ailleurs des échos du roman de Victoria Mas, Le Bal des folles, à un siècle d’écart, autour de l’internement de femmes refusant de se conformer à l’autorité.

Les photographies pré- et postopératoires publiées par Freeman pour illustrer le succès de sa procédure traduisent en images ce que ces comptes-rendus expriment en mots. Sur ces photographies, une immense majorité de femmes, dont les clichés pris après l'opération montrent les visages assagis, dociles. De bonnes épouses. De bonnes mères.

p 217

Ce roman pose des questions essentielles : qui a le pouvoir d’affirmer qu’une femme est folle ? Qui décide qu’il faut l’interner, voire la lobotomiser, sous prétexte qu’elle est trop rebelle, trop sensible, trop indépendante, ou simplement épuisée par la maternité et la pression sociale ?

La question qui se pose est alors la suivante : qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout : de quel droit ?
Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de Paris pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment.

p. 225

Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, certaines ont également subi des lobotomies, censées les rendre dociles et obéissantes. Cette pratique a d’ailleurs connu un véritable engouement aux États-Unis à l’époque, et, même si elle a été plus encadrée en France, elle n’en reste pas moins profondément troublante.

Bien que je ne trouve aucune étude globale sur la question, les sources accessibles m'invitent à penser que la lobotomie a en immense majorité été pratiquée sur des femmes. Trois études ont été consacrées à l'inégale répartition des sexes dans l'usage de la lobotomie. En 1999, un psychiatre américain, Joel Braslow, publie dans la revue scientifique The Western Journal of Medicine un article basé sur les archives du Stockton State Hospital en Californie : sur les 241 patients lobotomisés dont les dossiers lui ont permis d'identifier le sexe, 85 % étaient des femmes, alors que la population asilaire était alors majoritairement masculine. En 2007, le psychiatre et chercheur suédois Kenneth Ögren publie à son tour une étude d'ampleur sur la pratique de la psychochirurgie en Suède. Il mène une étude statistique au sein du Umedalen State Mental Hospital où a été pratiquée la majorité des lobotomies suédoises, soit 771 opérations entre 1947 et 1958. Sur l'intégralité de la période, 61,2 % des patients opérés étaient des patientes. En considérant seulement la période 1947-1952, le pourcentage atteint 83 % de femmes. Enfin, trois neurochirurgiens français, Aymeric Amelot, Marc Lévêque et Louis-Marie Terrier, publient en 2017, dans la revue britannique Nature, une étude faisant état de 84 % de femmes lobotomisées sur une population de 1 340 sujets dont les cas, en France, en Suisse et Belgique, ont fait l'objet d'un article ou dune publication scientifique.

p 214

Ce roman met en lumière de nombreux aspects. Il évoque ces femmes internées à la moindre déviance, que l’on cherchait à modeler en épouses dociles. Il aborde aussi la dimension médicale, en questionnant l’implication des médecins dans les internements et les interventions. Mais il traite également de l’aspect social et humain : ces femmes, souvent mères, disparaissaient peu à peu de la mémoire familiale, effacées car devenues trop honteuses à évoquer.

Se pose enfin la question de l’héritage, ou plutôt de la transmission. D’une part, celle de l’histoire et de la maladie : une inquiétude s’installe chez les femmes de la lignée, portent elles en elles « le gène de la folie » ? Une question vécue comme une épée de Damoclès. D’autre part, celle du traumatisme transmis de génération en génération, un sujet aujourd’hui largement étudié.

Alors oui, le roman peut sembler long par moments, notamment dans ses développements médicaux. Mais c’est sans doute un passage nécessaire : Adèle Yon a accompli un travail de recherche considérable. Il faut prendre le temps de le lire, de comprendre, et parfois de digérer ce qu’il révèle.

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vendredi 6 mars 2026

LE TAMBOUR AYAKASHI

    


    Le tambour Ayakashi    

YUMENO Kyûsaku


Auteur : Kyūsaku Yumeno

Editeur : Picquier

Traducteur du japonais : Alexandre Fernandes

Genre : Littérature japonaise

Date de Sortie : février 2025

Nombre de pages : 120

ISBN : 978-2-8097-1711-2

Prix : 13 €



Ce roman de Yumeno Kyûsaku a été publié en 1924. En 1926, il remporte le second prix d’un concours organisé par une revue de littérature policière. Pourtant, l’auteur, qui deviendra plus tard prêtre bouddhiste, tombe peu à peu dans l’oubli. On ne reparlera véritablement de lui qu’en 1962, avec la redécouverte de son roman Dogra Magra, près de trente ans après sa mort.

L’histoire se présente un peu comme une pièce de théâtre nô, ce style traditionnel japonais à l’atmosphère souvent mystérieuse et symbolique. C’est en tout cas ainsi que je me suis représenté ma lecture.

L’intrigue tourne autour d’un tambour (oui, forcément me direz-vous, et vous aurez raison). Ce tambour, fabriqué par le grand-père du narrateur, amoureux éconduit, est offert à la femme dont il est épris à l’occasion de son mariage avec un autre homme. Mais cet instrument semble posséder un son… et peut-être un pouvoir particulier.

Au fil de l’histoire et des générations, comme s’il était habité par une étrange influence, ce tambour va bouleverser plusieurs destinées, entraînant avec lui folie, vengeance et obsession. Il est aussi question de condition sociale, de liens familiaux et de la manière dont un destin peut se transmettre ou se répéter.

C’est une histoire assez simple et facile à lire, qui évoque presque une légende transmise de génération en génération. Un court roman situé à la frontière entre tradition japonaise et fantastique.

Pour ma part, ce fut une lecture agréable, parfaite comme transition entre deux romans plus exigeants.


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dimanche 1 mars 2026

LES FILLES-AU-DIABLE

        

 

     Les Filles-au-diable  
  



     Auteur :   Christelle TARAUD  ici

Editions : La Découverte

Genre : Société / Travail social

Date de parution : 8 janvier 2026

176 pages

ISBN :  978-2-348-09058-5

Prix : 18€50



En 1621, Anne Lauritsdatter est exécutée en tant que " sorcière " aux côtés de douze autres femmes, à Steilneset. En 2011, la Norvège érige un Mémorial dédié à toutes celles qui ont été brûlées vives, durant le XVIIe siècle, dans cette région du Finnmark. Celui-ci vise à éclairer le fait que ces femmes n'étaient pas des " sorcières " mais des victimes d'une persécution misogyne et d'un crime de masse aujourd'hui nommés féminicide. En 2022, Christelle Taraud se rend dans ce lieu si symbolique des violences systémiques contre les femmes et fait l'expérience sensible du souvenir de ces exécutions.
Pensé comme un laboratoire scientifique, politique et littéraire, Les Filles-au-Diable suit les traces des " sorcières " de Steilneset en racontant l'histoire singulière d'un lieu au travers des expériences croisées de deux femmes : l'une, Norvégienne, venue du passé, l'autre, Française, vivant aujourd'hui. Dans la longue trame du temps qui se dessine entre 1620 et 2022, d'autres territoires (Irak, Mexique, Canada, Ghana, Rwanda, Cambodge...) ayant connu des épisodes féminicidaires paroxystiques sont convoqués.
Entre récit historique, analyse politique et déambulation poétique, les parcours s'entrelacent, les voix s'entrechoquent, les récits s'enchevêtrent. Émerge alors une autre histoire des chasses aux " sorcières ", qui fait écho à des situations très contemporaines de haine contre les femmes 
un peu partout dans le monde.


 




Tout d'abord, je remercie pour cette lecture édifiante Babelio et les éditions La Découverte.

En mars 2023, Christelle Taraud se rend à un symposium à Vardø, en Norvège, et visite le Mémorial de Steilneset.

Ce monument a été conçu par la sculptrice Louise Bourgeois et l’architecte Peter Zumthor afin de rendre hommage aux 92 personnes exécutées pour sorcellerie au XVIIᵉ siècle. La sculptrice décède avant l’inauguration du mémorial en 2011 : il s’agit de sa dernière œuvre. Un monument érigé pour « réparer » les injustices faites, notamment, aux 77 femmes victimes de ces persécutions.

Profondément touchée par les lieux et par l’histoire qui s’y rattache, Christelle Taraud entreprend de relier ce monument aux femmes exécutées comme « sorcières », brûlées vives sur les bûchers de Steilneset, en exhumant leurs identités, leur histoire et leur humanité.

C’est à partir de l’exécution d’Anne Lauritsdatter, au XVIIᵉ siècle, que l’autrice commence son travail d’exhumation. À l’aide de différentes sources et recherches historiques, elle reconstitue les derniers jours d’Anne.

On apprend dans cet ouvrage que, dans le comté du Finnmark — une région de 48 649 km² qui comptait environ 3 000 habitants à l’époque — il y eut trois grandes vagues de chasses aux sorcières au XVIIᵉ siècle. Sur les 92 personnes exécutées, 82 % étaient des femmes, soit 77 victimes.

Les recherches révèlent l’infamie : durant le règne de Christian IV, sous l’impulsion du gouverneur écossais John Cunningham, on arrête, on emprisonne, on torture, on arrache des « confessions », on ordonne l’ordalie et l’on brûle vives des femmes sur le bûcher.

L’ordalie…

Trépasser, c’est réussir l’épreuve de Dieu.

Trépasser, c’est échouer à l’épreuve de Dieu.

Mais mourir coupable ou mourir innocente n’a pas le même sens, ni la même valeur, dans cette société masculine qui condamne les femmes.

Christelle Taraud en vient alors au cœur de son propos : la persécution des femmes à travers le monde et l’histoire.

1471 – Catalogne, l’une des premières régions d’Europe où eurent lieu des persécutions contre les « sorcières ».

1563-1727 – En Écosse, plus de 2 500 personnes, essentiellement des femmes, furent accusées de sorcellerie et exécutées.

1970-2000 – Au Canada, des femmes autochtones meurent et/ou disparaissent dans l’indifférence des autorités (thématique également abordée par Franck Thilliez dans son roman Norferville).

1993-2008 – Au Mexique, plus de 1 653 corps ont été retrouvés et plus de 2 500 femmes sont considérées comme disparues. Beaucoup de ces crimes n’ont jamais été élucidés.

1994 – Rwanda : plus d’un demi-million de femmes furent victimes de viols, de tortures et d’assassinats.

2010 – On dénombrait encore six camps de « sorcières » au nord du Ghana, certains datant de plus d’un siècle. Les femmes y sont parquées dans des huttes, sans eau courante ni électricité, subsistant du travail de la terre et du ramassage du bois, victimes de tortures, de mutilations, de viols et d’assassinats.

2014 – Irak : génocide des Yézidies, tortures, viols, meurtres.

XXIᵉ siècle – En République démocratique du Congo, principalement dans le sud, plus de 500 victimes de viols avec violences extrêmes sont recensées (72 % des femmes déclarent avoir été torturées pendant le viol : battues, blessées à la machette, mutilées génitalement…).

De nos jours, faut-il encore rappeler la condition des femmes en Iran et en Afghanistan, où elles sont contraintes au silence, privées de liberté d’expression, de chant, de sortie, et où il est désormais autorisé à leur époux de les battre ?

Christelle Taraud a écrit un ouvrage profondément engagé sur les féminicides à travers le monde et l’histoire. Elle retrace également, de manière poétique et empathique, les derniers jours d’Anne Lauritsdatter avant son exécution, transmettant son émotion au lecteur.


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