Sophie, professeure de philosophie et parisienne d’origine grecque, reçoit un étrange coup de fil. Elle apprend l’existence d’un secret familial enfoui depuis des générations qu’elle pourra découvrir uniquement en se rendant sur place : à Athènes..
Tout commence par une rupture brutale. Sophie s'enfuit, laissant Christophe désemparé face à ses propres failles : son manque d'autonomie et sa méconnaissance des lieux qui les unissent. Mais le lendemain, le destin bascule : des inconnus lui transmettent des messages mystérieux, l’invitant à l'émancipation et au voyage... L'espoir renaît.
Bien plus qu’une simple romance, ce roman de Georges Nakakis est une véritable invitation au voyage. L'auteur nous guide à travers Athènes et ses environs, nous initiant à sa riche mythologie, tout en nous faisant vibrer au rythme de l'âme grecque, celle de la générosité, de l'hospitalité et de l'amitié sincère.
La force du récit réside dans son pouvoir immersif. À travers les yeux de Christophe, le lecteur est totalement embarqué dans un périple qui éveille tous les sens. Les descriptions sont si vivantes que le passé, le présent et le mythe s'entremêlent pour offrir un spectacle total. Une lecture qui fait voyager l'esprit autant que le cœur.
Georges Nikakis nous offre, avec ce roman, une très belle façon de découvrir la Grèce et ses habitants.
Extrait :
_ Chers amis, vous n'ignorez pas que la rivalité entre Poséidon et Athéna pour devenir le gardien de la cité d'Athènes était sans équivalent. Mais alors, comment ont-ils été départagés ? Je vis vous le dire : lors d'une fête à Athènes, les dieux ont organisé un concours pour désigner celui qui serait le protecteur de la ville. Poséidon, dieu des mers, a frappé, avec la fougue qu'on connaît, un rocher de son trident, et de cette faille a jailli une source d'eau salée. Athéna, avec cette grâce qui la caractérisait, a créé l'olivier, symbole de paix qui est devenu plus tard son emblème. Toutes les femmes athéniennes ont voté pour Athéna et tous les hommes pour Poséidon. Comme les femmes étaient plus nombreuses, Athéna est devenue la protectrice d'Athènes. Oui, chers amis, Lysistrata, si elle nous voyait aujourd'hui, se moquerait de notre piètre avancée civilisatrice ! Où en étais-je ?...
Ah, oui ! Donc, Poséidon, aussi colérique que méchant, pour se venger, a inondé la campagne environnante dans sa fureur, jusqu'é ce que Zeus, ce pervers qui ne pouvait s'empêcher de pincer les fesses des femmes, trouve un arrangement : autour de 440 avant Jésus-Christ, il a demandé à Périclès, le roi et stratège d'Athènes, de bâtir ce temple, au cap Sounion, en l'honneur de ce furieux de Poséidon.
Je me permet de rebondir sur "Lysistrata", comédie d'Aristophane dans laquelle les Athéniennes, souhaitant que leurs maris mettent fin à la guerre, lancent une grève du sexe.
C'est intéressant de savoir que les femmes n'avaient pas le droit de vote d'une part. D'autre part, dans la Grèce antique classique, les femmes ne jouaient généralement pas sur scène.
À l’époque d’Aristophane, à Athènes au Ve siècle av. J.-C., le théâtre était, un événement public et religieux, organisé par des citoyens masculins, joué presque exclusivement par des hommes.
Les rôles féminins, même ceux de personnages centraux comme Lysistrata, étaient interprétés par des acteurs masculins portant masques et costumes. C’est ce qui rend cette œuvre fascinante puisque Lysistrata met en scène des femmes extrêmement puissantes politiquement et symboliquement… alors que les vraies femmes athéniennes avaient peu de droits publics.
Dans la pièce, les femmes organisent une grève sexuelle, prennent le contrôle de l’Acropole,
imposent la paix aux hommes en guerre. Pour une société athénienne classique, c’était presque une inversion carnavalesque du monde.
Ce qui est intéressant chez Aristophane, c'est que, d'après beaucoup d’historiens et de spécialistes du théâtre, Aristophane donne souvent à ses personnages féminins, de l’intelligence, du pragmatisme et une lucidité politique supérieure aux hommes. Mais cela ne signifie pas forcément qu’il défendait l’égalité moderne. La comédie grecque fonctionne beaucoup par renversement :
les femmes dominent les hommes,
les esclaves donnent des leçons,
les vieillards deviennent ridicules,
le monde est inversé pour faire rire… et réfléchir.
C’est peut-être aussi pour cela que la pièce continue à parler aujourd’hui : elle montre une société où ceux qu’on croit secondaires deviennent soudain les seuls capables d’empêcher la destruction collective.
Un vieux manoir à l’atmosphère oppressante. Deux jeunes garçons sortis d’un orphelinat. Un secret enfoui, prêt à ressurgir du passé. Un tueur qui se nourrit de vos peurs.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Bruno, treize ans, vit dans un orphelinat près de Salerne, et est soumis au harcèlement constant de ses camarades. Seule son amitié avec Nino, le petit nouveau qui prend sa défense, parvient à rendre son séjour dans l’institution supportable. L’été apporte un vent de liberté et Bruno et Nino sont choisis pour travailler chez les Aloïa, une riche famille des environs. C’est là que Bruno rencontre Caterina, une étrange petite fille qui vit au dernier étage de la maison et qui lui fait découvrir les recoins de l’imposante bâtisse. Mais le jeu prend vite une tournure sinistre : Bruno commence à être tourmenté par d’inexplicables cauchemars, qui le laissent exténué à son réveil. La mise au jour, dans la propriété d’Aloïa, de plusieurs cadavres en état de décomposition avancée jette un voile inquiétant sur la villa et ses habitants. À qui appartiennent ces corps ? Et pourquoi tout le monde semble savoir quelque chose que personne ne veut révéler ?
Cette histoire est celle d’une amitié, de souvenirs brisés et d’un tueur brutal qui se nourrit de la peur de ses victimes. C’est l’histoire de Bruno, et de l’été où il est devenu l’Homme sans Sommeil.
Petite découverte faite au festival du livre à Paris en avril dernier. A croire que l'Italie me fait de l'œil ces temps-ci.
La plus grande partie de l'histoire se passe en 1948, dans le beau décor de Cilento, près de Salerne en Italie. Deux jeunes orphelins de 13 ans sont envoyés sur un grand domaine pour travailler. Outre le personnel, et l'étrangeté des lieux, il s'y passent des choses plutôt inquiétantes...
Il s'agit d'un thriller particulièrement immersif, porté avant tout par sa puissance atmosphérique. Antonio Lanzetta construit un univers où les lieux semblent presque vivants : les villages accrochés à la montagne, les routes isolées, les demeures anciennes ou les caves obscures reflètent exactement l’angoisse qui traverse le récit. Les descriptions sont précises, visuelles, presque cinématographiques, ce qui permet au lecteur de ressentir la chaleur, l’enfermement ou le malaise avec beaucoup d’intensité, notamment les lieux humides souvent cités.
(...)le père Mario l’avait envoyé, avec deux autres garçons, travailler aux pompes funèbres. « La guerre est finie, avait dit le prêtre, tout le monde doit aider à la reconstruction, vous y compris. » Bruno s’en était moqué, il avait aimé cet endroit. Le parfum des fleurs, le marbre froid, un silence comme il n’y en avait pas à l’orphelinat. Là-bas, personne ne l’avait insulté ni battu. Il n’avait eu qu’à s’appliquer à polir des cercueils toute la journée.
L’un des grands points forts du roman réside également dans ses dialogues, très naturels et crédibles. Ils donnent l’impression d’assister à un scénario de film plus qu’à une simple narration littéraire. Les personnages apparaissent alors profondément humains, avec leurs fragilités, leurs silences et leurs contradictions, ce qui renforce l’authenticité du récit.
Je pense que le traducteur a particulièrement réussi à préserver cette fluidité visuelle et émotionnelle. Toute la tension, la noirceur méditerranéenne et le réalisme des échanges semblent avoir été retranscrits avec soin, sans donner l’impression d’une œuvre “traduite”.
Il avait ce regard qui donnait toujours à Bruno le sentiment d’être à nu, vulnérable, comme si sa vie en dehors de la cave n’avait aucun sens, et que le froid, la douleur, et le goût du sang étaient tout ce qu’il représentait.
L'auteur joue avec nos nerfs en nous désorientant, car on peut avoir le sentiment d’être perdu, de ne pas saisir immédiatement tous les liens entre les événements ou les personnages. Pourtant, c’est précisément ce procédé qui nourrit la force de l’intrigue : les éléments s’assemblent progressivement comme un puzzle inquiétant, donnant de plus en plus de profondeur au mystère et poussant à continuer la lecture pour comprendre enfin l’ensemble.
On peut toutefois ressentir quelques longueurs par moments. L’auteur entretient volontairement le flou ou multiplie les détours atmosphériques et les intrigues. Mais ces lenteurs participent aussi à l’identité du roman : elles installent une tension diffuse, presque oppressante, qui ne disparaît jamais totalement jusqu’à la dernière page.
La solitude était devenue le seul moyen de se sentir en sécurité. Le silence ne vous jugeait pas, mais vous réconfortait, comme une caresse sur la joue.
J'ai vraiment apprécié la lecture de ce roman, autant par son ambiance au style ésotérique que par son intrigue. C'est un thriller sombre, voir horrifique qui se distingue par son côté cinématographique et profondément sensoriel, où la beauté des paysages méditerranéens contraste constamment avec l’inquiétude qui ronge les personnages.
Suivez la destinée de personnages aussi différents qu'attachants au seuil de la mort : est-il temps pour eux de répondre à l'appel de la faucheuse et traverser la rivière ?
Sur la rive du fleuve qui sépare le royaume des vivants de celui des morts se dresse l'Hôtel de l'autre monde, un refuge pour les âmes souhaitant faire une pause avant le grand saut.
Là, des liens se nouent, des retrouvailles s'opèrent, des regrets et des espoirs remontent à la surface... et, parfois même, un retour en arrière miraculeux est possible.
Avant Léviathan et Dragon Hunt Tribe, Shiro Kuroi a développé une série d'histoires courtes aux couleurs flamboyantes et au ton doux-amer, à la frontière entre le manga et la bande dessinée franco-belge.
Dans L'Hôtel de l'Autre monde, œuvre aussi intimiste qu'humaniste, il peint de son trait inégalable une galerie de personnages face à leur destinée. En prime, découvrez La Planète de la brume, récit de science-fiction posant les bases de l'univers de Léviathan.
Je remercie tout d’abord l’équipe de Club BD Lannion sur Babelio pour cette découverte.
J’ai d’abord été subjuguée par la couverture de cette œuvre, car il s’agit bien d’une œuvre à mes yeux, puis, une fois le manga entre mes mains, j’ai pu admirer l’ensemble des illustrations de Shiro Kuroi et je suis immédiatement restée sous le charme.
L'Hôtel de l'autre monde n’est pas seulement un recueil d’histoires fantastiques autour de la mort : c’est aussi une manière de dialoguer avec elle, presque de lui résister.
L’hôtel agit comme un lieu suspendu, une transition entre deux mondes, ni tout à fait celui des vivants, ni totalement celui des morts. La rivière qui le borde évoque d’anciens symboles funéraires, du Styx grec au Sanzu japonais, représentant ce passage d’un état à un autre. Pourtant, Shiro Kuroi ne fait jamais de cette traversée un jugement irrévocable. Il en fait au contraire un espace où quelque chose peut encore être réparé.
Être ensemble, y compris dans la mort...
C'est vraiment l'idéal pour un couple, n'est-ce pas ?
Là où la mort tranche, condamne ou impose une fin définitive, l’auteur la rend émotionnellement négociable. Comme si certaines douleurs méritaient un sursis, comme si un cœur sincère pouvait encore infléchir le destin, ou comme si une bonté discrète possédait un poids presque cosmique. La mort demeure omniprésente, mais Shiro Kuroi refuse qu’elle soit absurde.
Nous sommes également invité à regarder au-delà des apparences. Les personnages qui se succèdent semblent souvent insignifiants, brisés, marginaux, parfois même coupables. Ils portent des failles, des regrets, des erreurs. Pourtant, l’histoire déplace peu à peu notre regard et révèle chez chacun une part irréductible de dignité, dans une approche profondément humaniste sans jamais devenir naïve.
Je ne voulais pas te remplacer dans mon cœur.
Mais quand tout change autour de nous, on finit par changer aussi. C'est inévitable.
L’hôtel devient alors un lieu de révélation morale : les faux-semblants tombent, les blessures apparaissent et des vérités émotionnelles longtemps enfouies émergent enfin.
Les dessins de Shiro Kuroi, bien loin de simples illustrations, renforcent puissamment cette dimension spirituelle. Les lumières tamisées, les décors d’une densité presque irréelle, les espaces silencieux et le soin apporté aux regards des personnages participent à cette atmosphère suspendue entre douceur et mélancolie.
J’ai trouvé dans les dessins de Shiro Kuroi une lumière saisissante qui m’a profondément touchée. Une immense délicatesse traverse son trait, au point que même la souffrance conserve une forme de beauté. Cela renforce cette sensation étrange que certains personnages « mériteraient d’être sauvés », comme si jusque dans ses crayons et ses pinceaux, l’auteur refusait de représenter la brutalité du monde comme une fatalité.
Je ne suis pas une spécialiste du manga, mais il se pourrait bien que cette découverte me donne envie de poursuivre mon exploration de l’univers de Shiro Kuroi.
Seuls les pions sont ordinaires et inutiles mais lorsqu’ils sont groupés, une infinité de possibilités émergent. Il arrive même que des choses inattendues se produisent.
Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister. Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre. Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.
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Il m’était bien difficile de résister à l’avis de lecture de notre ami Xavier « Aquilon62 » sur Babelio, que je vous conseille vivement de lire tant il est complet, extrêmement bien rédigé, et riche en références à l’Enfer de Dante.
J’ai eu du mal, au départ, à me plonger dans ce roman, avant de comprendre que la forme même de l’écriture participe au malaise, à l’épuisement intérieur et à la vision du monde que développe l’auteur. Une fois cet aspect essentiel du roman identifié, j’ai pu trouver mes marques et en saisir toute l’essence littéraire.
Un homme quitte sa Corse natale à la recherche d’un idéal, ou peut-être simplement d’une manière d’échapper à lui-même. Pourtant, ni le mariage ni la naissance d’un enfant ne suffisent à l’apaiser ou à le rendre heureux. Son chemin croisera celui de Kaveesha, une employée sri-lankaise qui, elle aussi, a traversé une partie du monde entre sacrifices et quête de rédemption.
L’enfer du narrateur n’a rien de surnaturel ; bien au contraire, et comme le souligne Xavier dans sa chronique, il est profondément humain. Il se compose de solitude, d’échecs, de lassitude et d’illusions perdues.
L’écriture de Jérôme Ferrari reflète ce chaos intérieur à travers une alternance entre une langue soutenue, cultivée, et des passages plus crus, plus familiers, parfois à la limite de la vulgarité. Ce contraste oppose sans cesse la pensée intellectuelle à la brutalité du réel. Ce sentiment naît notamment de ces longues phrases étirées, presque sans respiration, traversées de pensées successives, provoquant à la fois une sensation d’étouffement et une immersion mentale dans l’esprit du narrateur, dans son intimité la plus profonde. L’écriture devient alors plus introspective, vulnérable, presque confessionnelle.
La plupart des professeurs algériens détachés auprès du lycée français pour un salaire vingts fois inférieur à celui des expatriés étaient des femmes d'une cinquantaine d'années, incroyablement chaleureuses et souriantes, dont il était difficile de croire qu'elles venaient de passer une décennie à craindre une mort atroce — une décennie entière à guetter le fracas des bombes, à porter des amis en terre et à se réveiller dans le même cauchemar où les rayons du soleil levant illuminent sur les trottoirs de Blida un alignement de têtes coupées. (p 80)
Le roman est également une réflexion sur l’échec des idéaux, les rêves abandonnés et les existences à la dérive, laissant entendre que l’enfer n’a rien d’exceptionnel : il est banal, quotidien, progressif même, s’installant lentement dans les êtres.
Le personnage de Kaveesha apporte une autre dimension au récit, plus humaine encore. À travers elle émergent les sacrifices, les trahisons, mais aussi une forme de résilience silencieuse. Elle endure beaucoup tout en cherchant malgré tout à donner le meilleur d’elle-même.
Mais elle a passé sa vie entourée d'enfants qu'elle n'a pas portés et qu'elle devait, l'un après l'autre, abandonner eux aussi. Elle se souvient de leurs visages et de leurs prénoms. Sa mémoire est comme un monde pétrifié dans lequel tous les enfants sont devenus des fantômes dont le temps n'altère pas l'apparence et qui, eux, ne grandiront jamais. (100)
C’est un roman presque philosophique, sans pour autant chercher à apporter des réponses. Un roman où l’enfer semble résider dans le poids d’exister, de penser, et de ne jamais parvenir totalement à rejoindre les autres.
Je n'ai pas été profondément touchée par le narrateur et son histoire, lui préférant des figures plus humaines et vulnérables comme Nardjess 'sa femme), Afsaneh (sa fille) ou surtout Kaveesha qui apportent quelque chose de plus immédiatement humain et vulnérable. Pourtant, malgré cette distance émotionnelle, l’écriture de Jérôme Ferrari demeure éblouissante et enrichissante à bien des égards.
Car, comme Wilfred Thesiger, je n'ai moi-même jamais vu dans le monde autre chose qu'un terrain d'expérimentations morales dont la plus décisive consistait précisément à tenter de devenir quelqu'un d'autre, bien que ce fût à l'évidence impossible, quels que soient les efforts consentis pour y parvenir. (p 77)
Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses ; tout en bas, dans les tréfonds d'un enfer invisible, inaccessible lui aussi — mais dans son abjection —, celui des ouvriers du bâtiment dont la sueur et le sang sont comme l'engrais nourricier où la ville insatiable puise l'énergie nécessaire à sa croissance frénétique... (p 34)
Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d'Arabie n'est pas l'astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu'elle fait bouillir le sang dans les veines, s'évaporer l'écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussières les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l'obscurité, son incandescence continue d'embraser les profondeurs de la nuit. (p 101)
Mais tu sais, Kaveesha, nos enfants ne nous aiment pas comme nous les aimons. Nous devons bien accepter l'ordre des choses mais c'est une leçon bien douloureuse à recevoir. (p 104)
France, 1871. Depuis quatre mois, Louise est enfermée au couvent des Pascalines, loin des salons parisiens qu’elle aime tant. Tombée enceinte hors mariage à l’âge de 17 ans, elle a été envoyée ici, comme tant d’autres jeunes filles, pour dissimuler sa grossesse. Si ses journées sont tristes et monotones, ses nuits sont perturbées par des cris déchirants qui – elle en est persuadée – ne résultent pas que des douleurs de l’accouchement. Il arrive même que certaines pensionnaires disparaissent après avoir mis au monde leur enfant. Alors, quand surviennent ses premières contractions, Louise n’a plus qu’une idée en tête : s’enfuir. Mais lorsqu’elle découvre ce que cache la congrégation, elle comprend que les sœurs seront prêtes à tout pour la réduire au silence.
Cela faisait un moment que je souhaitais découvrir un roman de Alex Sol ; voilà qui est chose faite, et sans aucun doute, une expérience à renouveler.
Nous sommes en 1871. Louise, jeune fille de 17 ans, intelligente et passionnée de médecine, est promise à un brillant avenir. Fiancée à un beau parti de la haute société, tout semble tracé pour elle… jusqu’au moment où elle tombe enceinte hors mariage. Pour éviter le scandale et préserver l’honneur de sa famille, elle est envoyée dans un couvent afin de mener sa grossesse à terme, avant que l’enfant ne soit confié à l’adoption.
Hautaine, capricieuse, habituée à une certaine liberté intellectuelle, Louise va devoir apprendre à composer avec un monde fermé, régi par des règles strictes, où sa volonté ne fait plus loi.
Celle que je pensais être la plus pauvre de nous deux était en réalité la plus riche. Eugénie possédait quelque chose que je n’avais fait qu’effleurer. Quelqu’un qui l’aimait plus que tout.
Louise bénéficie d’une éducation, d’un statut social élevé, d’un mariage d’amour (fait déjà rare à l’époque). Et pourtant, cela ne suffit pas à la protéger. Dès qu’elle transgresse une norme (la grossesse hors mariage) elle est immédiatement rappelée à l’ordre social.
Ce roman souligne ainsi un contraste fort : le poids de la réputation, le contrôle du corps des femmes et l’absence de véritable autonomie. Alors que Louise souhaite devenir médecin et soigner les corps, elle n’a même pas le droit de disposer du sien.
La religion est également très bien abordée à travers le couvent des Pascalines, qui occupe une place centrale dans le roman. Le couvent apparaît d’abord comme un lieu de refuge et de protection, proposant une solution « honorable » en toute discrétion… Mais c’est précisément là que naît l’ambiguïté : s’agit-il réellement d’un lieu de protection, ou plutôt d’un espace d’effacement ? En exerçant une autorité morale sur des femmes, pour la plupart brisées, la religion ne devient-elle pas, ici, un instrument de contrôle ?
Les soeurs, dans un acte de charité hypocrite, nous ont placées côte à côte. Ce que nous avons vécu cette nuit toutes les deux nous a liées à jamais. Il nous a abandonnées, Il nous a méprisées. Son ancien rival, Lucifer, lui, ne semble pas nous avoir oubliées.
Le mode narratif apporte beaucoup au roman. Le choix de faire de Louise la narratrice renforce l’impact du récit : on est au plus près de ses pensées, de ses contradictions et de ses émotions.
Le Couvent des Pascalines est un roman à la fois historique, social et profondément humain, qui interroge la place des femmes ainsi que celle de la religion dans la société.
Et si l’amour vous poussait à franchir toutes les limites ? Quand elle a disparu, il a tout risqué pour la retrouver. Aujourd’hui, il se retrouve accusé de meurtre…
Il n’a pas de nom. Il pourrait être n’importe qui. Accusé de meurtre, il risque la prison à vie. Son avocat veut plaider la stratégie habituelle, mais lui veut qu’on entende sa vérité. Pendant des jours, il raconte son histoire au jury. Il parle d’un système qui ne comprend pas les hommes comme lui. Il parle de ce qu’on est prêt à faire par amour. Il parle de cette ligne floue entre coupable et innocent, entre héros et criminel. Vendeur de voitures, intelligent et sans passé criminel, il mène une vie modeste mais honnête dans un quartier ravagé par la drogue et la violence. Tout bascule lorsque Kira, sa petite amie, disparaît sans laisser de trace. Lorsqu’il découvre qu’elle est retenue prisonnière par un gang, il refuse de rester spectateur. Alors, il s’embarque dans une quête qui le dépasse. Il ment, il trahit, il prend des risques insensés. Et il demande l’aide de Curt, son meilleur ami et membre du gang des Glockz. Mais chaque pas qu’il fait pour sauver Kira l’entraîne un peu plus vers l’enfer…
Honnêtement, ce genre de roman n’est pas vraiment ma cam, mais la rencontre avec Imran Mahmood au festival du livre, ainsi que le concept de l’histoire, m’ont incitée à me lancer dans cette lecture.
Nous suivons un jeune homme noir, vendeur de voitures, vivant dans un quartier défavorisé où l’on côtoie des trafiquants de drogue au pied des immeubles… Un cadre qui pourrait sembler cliché si l’on parlait des États-Unis. Mais ici, nous sommes au Royaume-Uni. Accusé de meurtre, il renvoie son avocat et assure lui-même sa défense…
Voilà le concept dont je parlais plus haut. Il s’agit d’un roman basé sur un monologue unique, dans lequel l’accusé s’adresse directement au jury — et donc au lecteur — plaçant ce dernier dans une position à la fois de juge et de juré.
«J'ai alors commencé à me questionner sur le déroulement d'un procès où les personnes accusées de crimes seraient jugées par des personnes comme elles. Et si cela devait se produire, à quoi ressemblerait le discours d'une telle personne. Même si j'ai parfois été ému par les récits des accusés sur leur vie et par ce qui me semblait être l'inéluctabilité de leur situation, je n'étais pas capable de l'exprimer comme ils l'avaient fait. J'étais confronté à un dilemme : comment émouvoir la cour de la même manière qu'un accusé m'avait ému ? » Imran Mahmood
L’autre facette de ce dispositif, sans doute la plus intéressante, est de donner la parole à l’accusé en lui laissant l’opportunité de se défendre et de s’exprimer à sa manière, et non dans un langage d’avocat dans lequel il ne se reconnaît pas. Qui, de l’avocat ou de l’accusé, est le mieux placé pour défendre une cause ? Se pose alors la question essentielle de la crédibilité du témoignage : la vérité peut-elle passer par des mensonges ?
« Peu de temps après, l’idée d’un roman dans lequel un accusé prononce sa propre plaidoirie finale a germé dans mon esprit. Le véritable avantage était qu’en faisant cela, il pouvait être jugé non seulement par un jury de douze personnes présentes dans le tribunal, mais aussi par un jury de lecteurs. » — Imran Mahmood
L’avocat pénaliste qu’est l’auteur soulève de nombreuses questions sur la construction des dossiers, notamment autour de la notion de « preuve ». Malgré des éléments accablants, l’accusé les démonte un à un avec une certaine aisance, laissant entendre que la justice ne cherche pas toujours la vérité, mais parfois une version cohérente des faits.
«Dans You Don't Know Me, il était important pour moi d'aborder les problèmes réels auxquels font face ceux qui se retrouvent confrontés au système pénal. D'après mon expérience, un nombre disproportionné de jeunes hommes issus de milieux défavorisés et appartenant à des minorités ethniques se retrouvent pris dans les rouages de ce système. Je sais que certains se plaindront des stéréotypes présents dans le livre, mais la vie de gang est malheureusement une réalité vécue par certains jeunes hommes dans certaines régions du pays. Souvent, ceux qui ne bénéficient pas du soutien social généralement apporté par l'école et la famille sont attirés par la culture des gangs dès leur plus jeune âge. Le gang offre à beaucoup d'entre eux un système parallèle d'ordre, de pouvoir, de sécurité et de statut social, là où il y aurait autrement souvent un vide. Une fois qu'on a créé les conditions propices à l'émergence de sous-cultures, et qu'on a exclu toute possibilité de progresser grâce à l'éducation, le gang criminel finit par s'imposer comme un moyen d'atteindre ses objectifs.» Imran Mahmood
Dans ce roman, l’auteur fait converger amour, société et justice dans un climat de tension, de méfiance, mais aussi de loyauté.
J’ai évidemment été curieuse de découvrir l’adaptation en série de You Don't Know Me, et, sans surprise, j’ai préféré la version papier. J’ai trouvé que la série prenait trop de libertés avec le scénario et je n’y ai pas retrouvé la même intensité, malgré de bons acteurs.
Eté 1976, la canicule s'abat sur la France. Sébastien, dix-sept ans s'ennuie ferme dans la villa cossue d'Arcachon qu'il partage avec Inès sa mère, qu'il déteste et qui n'en n'a que pour Bébé son caniche nain. Tout s'illumine lorsqu'il rencontre Manuel, un jeune et beau marginal qui le fascine. Cette rencontre doit-elle tout au hasard ? Qui est vraiment Manuel ? Pourquoi cet été là va virer au cauchemar et se terminer dans un bain de sang ? Et si la Villa Blanca était maudite et que les racines du mal se trouvaient en Espagne en 1936 ?
Voilà un moment que j’attendais un nouveau roman d’Ellen Guillemain.
Après Un crime amoureux en 2012, puis Esprit de famille en 2014, et de nombreux écrits sur d’autres supports, l’autrice nous livre enfin son dernier roman : Villa Blanca, les racines du mal.
Un père de famille retourne dans le sud de son enfance, accompagné de ses enfants et petits-enfants. Il n’y avait plus remis les pieds depuis des décennies. Mais à mesure qu’il se rapproche de la villa où il passait ses vacances avec sa mère, les souvenirs refont surface, plus vifs que jamais…
Alors attention.
Si vous vous attendez à une construction classique : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, résolution, situation finale... passez votre chemin. Ce serait mal connaître Ellen Guillemain.
Car l’autrice aime nous perdre.
Nous entraîner dans des chemins tortueux, où chaque détour révèle une nouvelle facette du récit. Ici, les histoires s’entrelacent, se superposent, nous entraînant dans différents passés, notamment au cœur de la guerre civile espagnole.
Depuis le mois de mars, on étouffait, on s'asséchait sur une bonne partie de l'Europe. Quelque chose se tramait dans le ciel, là-haut. Des forces telluriques et aériennes s'alliaient en ordre de guerre afin de répandre la sécheresse et la désolation. Les patronymes exotiques de ces guerriers invisibles n'avaient pourtant rien d'effrayant : l'anticyclone des Açores et celui du Groenland. Ils avaient copulé pour engendrer une météo consanguine baptisée «canicule».
Et pourtant, tout tient.
Tout s’emboîte avec une précision presque déroutante.
Les personnages sont d’une justesse troublante, profondément humains, souvent sombres. La plume d’Ellen Guillemain reste fidèle à elle-même : acérée, incisive. Elle explore sans détour le meilleur de l’homme… mais surtout le pire.
C’est brut.
Sans fard.
Et parfois dérangeant.
Un roman qui ne cherche pas à plaire, mais à révéler... et dont on ne sort pas tout à fait indemne.