Je me demande si je ne suis pas passée à côté de ce roman.
On commence par suivre Jean Deichel, un jeune professeur passionné de littérature, de poésie et des mots, avec de grands idéaux sur ce que représente un enseignant. Il débarque dans un collège en croyant encore que transmettre quelque chose peut changer une vie.
Mais, petit à petit, il est rattrapé par la réalité.
Les élèves ne sont pas tels qu’il se les imaginait, certes, mais il n’imaginait pas non plus les difficultés de ses relations avec les adultes, surtout. Jean Deichel rencontre des difficultés relationnelles avec ses collègues et sa hiérarchie. Il est, en effet, la cible de petites humiliations et de jalousies. Et, pour couronner le tout, il subit également des absurdités administratives qui donnent cette impression que, parfois, rien ne peut aller plus mal… jusqu’à ce qu’un nouvel événement lui donne tort.
"(...) Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d'enseignant relevait du scandale : elle me dit qu'à ses yeux il n'y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c'était une catastrophe."
Ce jeune professeur pourrait être touchant. Il est d’une naïveté désarmante, trop à mon goût. Il ne semble pas vraiment armé pour ce qui l’attend. Il croit tout résoudre avec des poèmes, des livres et ses convictions. Mais quand je dis qu’il y croit, il en est même convaincu, avec une prétention qui frise l’insolence.
Il ne se remet pas en question, malgré tout ce qui semble lui prouver le contraire, et donne parfois l’impression de se complaire dans sa situation, de s’y enfoncer plus profondément, souvent même en sombrant dans l’alcool.
(...) au cœur de mon naufrage, la poésie m'ouvrait les yeux. Je sentais qu'elle ne me quitterait plus : j'étais fou, peut-être, mais il est bon de l'être quad tout vous abandonne, car une parole nous a été transmise, qui sera peut-être difficile à entendre, mais vers laquelle nous tendrons nos visages comme vers un baiser. Alors un peu somnolent, tandis que les gouttes de pluie commençaient à entrer dans la salle, j'ai prononcé ces mots : "Des baisers / oh des baisers de sa bouche."
On pourrait penser que cette naïveté, c’est aussi ce qui lui permet de tenir. Mais il semble plutôt se satisfaire de cette oisiveté, sans trop lutter, préférant se lamenter, allant même jusqu’à penser avoir été envoûté pour expliquer certaines situations.
Et il se retrouve dans des situations tellement absurdes qu’on ne sait plus s’il faut en rire ou avoir pitié de lui. Il y a quelque chose de lunaire chez lui. Il peut partir dans des délires insensés qui, souvent, l’enfoncent un peu plus dans le désarroi.
Mais ce roman parle aussi de violence.
Une violence très concrète, mais parfois sourde, qui s’installe dans les écoles, les couloirs, les classes et même les salles des profs. On y parle des relations qui peuvent être plus que difficiles avec les élèves, qui plus est des ados ! Avec les parents, même. Mais pas que.
"Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d'un air menaçant la phrase qu'on connaît tous : "Pas de vagues." Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu'un chef d'établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C'est ainsi, des dizaines d'années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n'a voulu réagir quand on l'a menacé."
On peut également évoquer le système en lui-même et l’aspect social. En somme, une violence qui finit par épuiser…
"Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu'il en est de l'école, et surtout de ce qu'il doit en être, il est préférable qu'on reste discret lorsqu'un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peu laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache."
C’est là que le titre prend vraiment son sens. Cet aspect du roman est important tant il reflète une grande réalité de notre société et du ressenti des enseignants : le sentiment de ne pas être écoutés, d’être placés comme des pions ou encore d’être sur un fil suspendu, sans filet de sécurité.
La solitude n’est pas simplement celle du professeur face à ses élèves. C’est une solitude beaucoup plus profonde. Celle de quelqu’un qui donne énormément de lui-même et qui, en retour, peut avoir l’impression de disparaître.
Mais, heureusement, tout n’est pas désespéré.
Les professeurs ne manquent pas de créativité pour captiver les élèves. Il y a ces petits moments qui laissent l’espoir que tous ces efforts ne sont pas vains, que la transmission se fait. Toutes ces victoires, quand on sent que les élèves sont hameçonnés, qu’on voit à leurs sourires, à leurs yeux pétillants, qu’ils sont heureux d’avoir compris les enjeux de ce qu’ils viennent d’apprendre.
"Peu importe alors ce qu'on dit, et à qui on le dit : il y a des mots qui nous traversent sans même qu'on en ait conscience, et qui trouvent leur destination : on croit que tout est perdu, mais un murmure se faufile entre les tables des salles de classe, et qu'ils le veuillent ou non, qu'ils se ferment ou lèvent la tête, les enfants l'entendent ; parfois même, ils le reçoivent."
C’est peut-être ce qui m’a le plus touchée dans ce roman.
Pour Jean, enseigner n’est pas simplement un métier. C’est quelque chose qui touche à sa manière d’exister. Quand il parle de littérature, il devient presque un autre homme. Il retrouve de la lumière.
Même si je le trouve exagéré, se donnant parfois des airs de John Keating, le professeur du *Cercle des poètes disparus*.
Il y a aussi des passages où j’ai trouvé Haenel franchement excessif. Il pousse certaines situations très loin. Par moments, j’ai eu envie de lui dire : oui, j’ai compris. Pas besoin d’aller encore plus loin.
Cette écriture très agitée, trop lyrique à mon goût, pourra certainement agacer. Elle m’a même très souvent agacée, au point que j’ai failli plusieurs fois poser le livre.
Mais, curieusement, je me devais de le finir !
Sans doute par respect et par tendresse envers ces professeurs qui avancent malgré tout. Ils s’impliquent avec conviction, quoi qu’en pensent beaucoup. Pour beaucoup de ceux que je connais, ils ne mesurent même pas leur investissement envers les enfants qui leur sont confiés, avec leurs convictions, leurs fatigues, leur générosité et leurs fragilités aussi.
Ils continuent de transmettre, de tenir debout. Ils ajoutent souvent à leur tâche celle d’éducateur. Ils ne lâchent rien tant qu’ils y croient encore, malgré les obstacles, les conflits avec les élèves et souvent avec les parents…
Ils m’impressionnent.
"C'est la vie des profs, leur enfer quotidien, leur joie aussi quand ça marche, quand un visage s'éclaire furtivement, quand un élève manifeste sa compréhension, quand un cours est réussi, ou une copie excellente, quand vous sentez que malgré tout, quelque chose mystérieusement, s'est transmis."
Pourtant, pour en revenir au roman, je ne peux pas dire que je sois très enthousiaste. Je n’ai pas franchement aimé Jean Deichel. Son côté oisif et lunaire m’a fait passer à côté du reste.
Je sais qu’une fois cet avis délivré, ce roman se rangera dans un tiroir, au fond de ma mémoire, et qu’il n’en sortira probablement plus.