Qu’ils se trouvent au détour d’un chemin de forêt, en pleine rue ou au milieu d’une chambre à coucher, les fantômes et autres esprits japonais rôdent alentour… Le récit glaçant de la mystérieuse femme des neiges, l’histoire d’un valeureux samouraï, le secret bien caché d’une défunte, sans oublier les yokai qui veillent…
Au début du XXe siècle, Yakumo Koizumi a été le premier à avoir rassemblé les mythes fondateurs de l’archipel nippon dans un recueil aussi fascinant que singulier. (Re)découvrez dans une toute nouvelle traduction ces contes intemporels qui ont inspiré nombre d’artistes contemporains, du cinéma à la littérature, et qui influencent encore la pop culture japonaise.
"Par ailleurs, dans les croyances japonaises, un papillon peut également être l'esprit d'un mort. Il est de coutume pour les âmes de prendre cette forme pour annoncer leur départ final du corps. Pour cette raison, tout papillon qui entre dans une maison doit y être traité avec douceur."
À n'en pas douter, c'est la couverture qui m'a attirée vers lui lors d'une visite dans une très jolie petite librairie de Rouen spécialisée dans le fantastique et autres choses du genre. Ensuite, la quatrième de couverture a fini le travail : j'étais conquise et le livre est presque arrivé avant moi à la caisse.
Il s'agit de petites histoires que l'auteur a glanées dans la culture japonaise. Il est beaucoup question de traditions, comme on pourrait s'y attendre, mais aussi et surtout de croyances. Ici, un musicien aveugle se retrouve à jouer devant tout un clan de défunts ; là, une fiancée promet de revenir après sa mort ; ailleurs, un prêtre veille sur une morte et emporte son secret...
Des histoires surprenantes, comme celles que l'on se transmet de génération en génération comme un passeur d'âmes...
Rien que le ciel et la mer, dans leur énormité d'azur... Devant, les rides de l'eau accrochent une lumière argentée, qui déposent des tourbillons d'écume. (...)
Pour parler de ce livre, il faut aussi que je vous parle de son auteur, Yakumo Koizumi, plus connu sous son nom de naissance : Lafcadio Hearn. Et son parcours est assez surprenant et tout aussi passionnant que ce qu'il écrit.
Lafcadio Hearn est né sur l'île de Leucade, en Grèce, en 1850, d'un père irlandais et d'une mère grecque. Son enfance est assez chaotique et il sera finalement élevé à Dublin par sa tante. Je passerai sur tous les détails de cette période, outre le fait qu'il perd un œil à l'âge de 16 ans. Car, qui sait si ce n'est pas à partir de là qu'il s'est forgé ce caractère d'aventurier...
"La compétence de la fourmi ne ressemble pas à celle de l'homme. Elle se consacre au bien de l'espèce plutôt qu'à celui de l'individu. Ce dernier est sacrifié ou spécialisé au bénéfice de la communauté."
À 19 ans, le jeune homme part à la découverte du monde et émigre aux États-Unis. Il commence par New York puis Cincinnati, où il exerce différents petits boulots avant de devenir journaliste. Mine de rien, il commence déjà à s'intéresser à la culture japonaise.
En 1874, il épouse secrètement une femme métisse, alors que les mariages mixtes sont encore illégaux dans l'Ohio. Pour le coup il sera renvoyé de son travail.
En 1877, il part pour la Louisiane, où il découvre la culture créole et publie plusieurs ouvrages.
Puis vient la Martinique, où il séjourne pendant deux ans. Là encore, il publie et s'intéresse énormément à la culture locale, aux traditions et aux récits populaires, mais aussi à la révolte des esclaves. De cette période naîtront notamment "Deux ans dans les Antilles françaises" et "Youma".
En 1890, Lafcadio Hearn se rend au Japon en tant que journaliste. Il abandonne rapidement ce métier pour devenir professeur. En 1891, il épouse la fille d'un samouraï déchu, et s'intègre progressivement à la société japonaise. Il prendra finalement la nationalité japonaise et le nom de Koizumi Yakumo.
Et là encore, il y aurait beaucoup à raconter. Il découvre notamment le jūjutsu et le judo auprès de Jigorō Kanō et contribue à faire connaître cette discipline et sa philosophie en Occident. Il traduit également de nombreux auteurs français, parmi lesquels Maupassant, Gautier, Flaubert, Zola ou encore Anatole France.
Tout cela pour dire que cet auteur m'a tout l'air d'être un passionné. Un homme qui a consacré une bonne partie de sa vie à franchir les frontières, à casser les codes et surtout à aller vers ce qui l'intriguait, ce qui l'émerveillait, ce qu'il avait envie de comprendre et de transmettre.
C'est exactement ce que j'ai ressenti en lisant ces petites histoires de la culture japonaise.
Il pioche ça et là dans les traditions et les croyances, raconte, explique, donne parfois son avis, transmet. Il va même jusqu'à peaufiner certaines histoires lorsque le récit d'origine ne lui semble pas suffisamment abouti. Il s'adresse au lecteur, donne des détails, partage ses impressions.
Et c'est probablement ce qui m'a le plus plu.
J'ai eu l'impression d'être face à lui, de l'écouter raconter ces petites histoires, avec cette passion communicative. Un peu comme une enfant buvant les paroles de quelqu'un qui aurait énormément voyagé et qui aurait mille choses à raconter.
Et puis Yakumo Koizumi termine sur un sujet qui a tout l'air de le passionner : les fourmis. Et il part alors dans un raisonnement aussi passionné que passionnant, qui m'a finalement donné encore davantage envie de découvrir l'homme derrière l'auteur.
Je pense donc revenir sur cet écrivain au parcours décidément atypique...
L'implication évidente, selon laquelle tout état dans lequel l'avancement de l'individu est sacrifié au bien collectif laisse à désirer, est sans doute correcte, d'un point de vue purement humain. L'homme n'a pas encore évolué jusqu'à la perfection, et la société humaine a beaucoup à gagner de son individualisation croissante.
Quand Greta rencontre Romuald lors d’un vol Bombay-Paris, l’hôtesse de l’air aviophobe et l’ophtalmo perpétuellement catastrophé chavirent. Seul bémol, Romuald est marié à Marguerite, architecte bretonne au brushing impeccable, et père de Sally, joyeuse enfant qui trouve tout le monde « moche ».
Romuald quitte tout pour Greta, mais, à peine leur idylle consommée, une tragédie les frappe… Et une découverte sidérante qui va réunir Greta et Marguerite dans une odyssée échevelée au coeur de la forêt finlandaise !
Je remercie mon Babeliotami Berbertgaillard pour cette découverte.
Une fois encore, je suis sortie de ma zone de confort. Les romans à l’eau de rose, ce n’est pas ma tasse de thé...
Sauf que, contrairement à ce que j’imaginais au début de ma lecture, il ne s’agit pas d’un roman à l’eau de rose ! C’est un vrai roman littéraire, rempli de sentiments, certes, mais surtout de ressentis humains, racontés à travers plusieurs points de vue.
On y croise l’amour, je ne peux pas le nier, car il est beaucoup question de cela. Mais de l’amour sous toutes ses formes : celui qui fait du bien, celui qui fait mal, celui qui démolit et celui qui reconstruit. L’amour maternel, l’amour de l’autre et l’amour de soi...
"Ça n'amuse personne de voir une quarantenaire célibataire au bord du gouffre. Ça casse l'ambiance, ça fiche le cafard. Le monde veut assister à la renaissance d'une femme qui boit des green smoothies à la salle de sport, pour être en forme, mais juste pour elle, pas pour un homme. Seulement, pour moi, la réalité fut tout autre. Ce n'est pas tant le vide laissé par Romuald qui me plongea dans un état dépressif à long terme, ni même de l'imaginer avec une femme de vingt ans ma cadette, c'était surtout de devoir affronter, en lieu et place d'un canapé inoccupé, le mensonge d'une décennie de relation unilatérale."
Il s’agit de femmes également.
Greta : La maîtresse ! Jeune femme de 25 ans qui me ferait presque penser à Peter Pan, tant elle semble être restée une enfant, mais qui va grandir tout au long du roman. Une personnalité haute en couleur, qui donne envie de la connaître. Elle m’a également fait penser au personnage de la série *HPI*, Morgane Alvaro. On pourrait imaginer qu’elle n’est pas très cultivée, mais malgré son vocabulaire fleuri, elle n’en a pas moins un lexique érudit.
Marguerite : L’épouse. Tout l’inverse de Greta. Marguerite est sobre, distinguée, guindée, cultivée, instruite. Elle a la classe de la bourgeoise parisienne, blonde aux cheveux lissés en chignon strict, quand Greta est brune et bouclée.
Puis il y a Sally, la gamine du couple, solaire et étonnamment mature pour son âge. La mère, la belle-mère, et j’en passe...
'Tout est dangereux pour une femme, tu sais.
Quand on va se séparer tout à l'heure, je vais faire un tas de choses dangereuses : prendre le métro en mini-jupe car on aura largement trop bu pour conduire, marcher dix minutes jusqu'à mon appart, passer devant des groupes d'hommes qui n'auront que moi à dévisager à cette heure-ci de la nuit. Même boire un verre avec toi, là, sans te connaître, c'est dangereux. Notre existence même est un risque perpétuel."
Greta et Marguerite n’est pas un simple récit de femmes non plus. C’est un questionnement permanent. Des interrogations sur l’amour, évidemment, mais aussi sur soi ! Se construire avec ou sans amour, selon son histoire familiale aussi. Puis le deuil, la trahison, la culpabilité...
"(...) Greta et Marguerite se sont détestées. Greta et Marguerite se sont tolérées. Greta et Marguerite se sont aimées à leur manière. Greta et Marguerite ont vécu, en accéléré, des mondes dans le monde. (...)"
L’autrice aborde également l’amour maternel à travers Sally. Entre la maîtresse qui devient belle-mère, la mère qui ressent à la fois de la jalousie dans les relations mère-fille et belle-mère-fille, et de la culpabilité de ne pas passer assez de temps avec son enfant, de ne pas faire suffisamment d’activités avec elle... en oubliant que le métier de mère peut être frustrant et usant.
Il est aussi question de cet amour maternel dans l’abandon, dans le ressentiment de ne pas être la mère que l’on aurait voulu être. Chacun a son histoire...
Je me suis attachée à Greta et à son côté naturel et spontané qui lui colle à la peau, à sa fraîcheur. Mais au fil des pages, je me suis également attachée à Marguerite, pour qui j’ai ressenti beaucoup de compassion, et je me suis réjouie de la voir évoluer en dépit de tout.
En revanche, je n’ai pas réussi à trouver cette même compassion pour Romuald. J’ai compris sa détresse, mais je n’ai pas éprouvé davantage d’empathie envers lui.
"(...) Ce qu'il reste après l'amour, c'est de l'espoir ou du cynisme, un début ou une fin, c'est notre supplice ou notre salut, notre incapacité à agir sur le destin."
Kalindi Ramphul signe un roman addictif, porté par une plume fluide et pleine de fraîcheur, tout en abordant des sujets plus ou moins graves, sans jamais s’enliser dans la mélancolie.
Il a suffi d’une toute petite minute, et la vie de Madeline a basculé.
C’était une nuit de 1995, elle avait 17 ans et fêtait la nouvelle année. Que s’est-il passé dans cette salle de bains où elle s’était enfermée avec sa meilleure amie ? Vingt ans après, Madeline sort de prison. Personne n’a jamais su la vérité sur le drame de cette fameuse nuit. Elle a effectué sa peine jusqu’au dernier jour.
Comment reprendre le cours de cette vie interrompue ?
Parler à des gens qui ne savent pas de quoi on est coupable ?
Renouer avec une petite soeur qu’on n’a pas vue devenir adulte ?
Vivre et y trouver un sens ?
Mad va chercher le bon chemin, pas après pas, dans les dunes des Hamptons, dans les jardins des belles maisons qui l’embauchent, dans les précieux gestes d’entraide. Et grâce à sa mère, au-delà de ses mystères, grâce aussi à Ezra, le cuisinier qui ressemble à un pirate, peut-être Madeline acceptera-t-elle un jour qu’on puisse l’aimer quand même…
Je ne vais pas mentir, ce roman ne m'a pas portée. J'ai trouvé le style plutôt plat et cette lecture m'a semblé longue. Mais il a le mérite de faire gamberger, et c'est ce qui m'a retenue, car "Une toute petite minute" est un roman qui pose beaucoup de questions essentielles auxquelles, pour ma part, je n'ai pas trouvé toutes les réponses.
Madeline a commis un meurtre, celui de sa meilleure amie, en 1995. Elle sort de prison après une très longue incarcération. Vingt ans plus tard, elle retrouve sa liberté. Elle va constater à quel point le monde a continué sans elle, car tout a changé. Les habitudes, les technologies, les rapports entre les gens... Elle va devoir réapprendre et s'adapter à cette nouvelle vie qui, quelque part, ne l'a pas attendue, et retrouver aussi sa famille.
Madeline a pris une vie. Et ce n'est pas seulement la vie de la victime qui a été détruite. Il y a toutes celles de son entourage, sa famille, celle de la victime, toutes ces existences bouleversées pour toujours. Elle le sait. Et c'est justement ce qui m'a plu chez elle : elle ne demande pas qu'on lui pardonne. Elle ne cherche pas à minimiser ce qu'elle a fait. Elle veut payer. Elle veut vivre avec...
"Malgré le bourdonnement habituel qui flottait sur le parloir, Mad s'était perdue dans ses pensées : combien de personnes avait-elle assassinées, d'un seul geste ?
Combien de destins contraires ?"
Pourtant, le roman semble parfois chercher des circonstances atténuantes à ce crime, des excuses, quelque chose qui permettrait de rendre son geste moins difficile à regarder.
Viennent alors les questions qui m'ont fait gamberger : qu'est-ce qui distingue vraiment un crime prémédité d'un crime commis dans un instant de bascule ? À quel moment une personne franchit-elle cette limite dont elle ne pourra jamais revenir ? Une minute peut suffire à faire basculer une existence. Une toute petite minute, justement.
"C'était donc ainsi, normalement, s'était dit Mad. Normalement, la criminelle haïssait sa victime jusqu'au bout - et même après. Normalement, la criminelle ne regrettait rien, comme Amy. Normalement, la criminelle se foutait du pardon. Comme Amy."
On découvre la vie des femmes en prison, les différentes catégories de détenues suivant la gravité de leur(s) crime(s), les rapports entre elles, les places qu'elles occupent. Il y a celles qui assument, celles qui regrettent, celles qui sont dans le déni. Et puis la prison n'est pas seulement un endroit où l'on enferme quelqu'un. Elle peut aussi être, dans certains cas, un endroit où l'on essaie de préparer le retour dehors. Elle propose des activités, de l'apprentissage, de l'accompagnement, pour gérer le stress ou se reconstruire.
L'auteure fait souvent référence à d'autres détenues célèbres pour leurs crimes. Est-ce pour montrer que Madeline n'est pas la seule femme à avoir franchi cette limite ? Ou peut-être pour rendre son crime moins lourd à porter ?
"C'est en passant par des moments comme celui-ci que Mad avait acquis la conviction qu'elle n'était pas une psychopathe incapable de gérer sa violence."
Pour ma part, je n'ai pas eu envie d'excuser Madeline, ni d'y voir une jolie histoire de rédemption. Mais justement ! Il n'appartient pas au lecteur de juger, d'excuser ou quoi que ce soit d'autre. Il peut plutôt se poser les questions suivantes : Et si ?
Et si c'était mon enfant qu'on avait tué ? Et si c'était mon enfant qui avait tué ?
Peut-on vraiment passer à autre chose après avoir pris une vie ? Peut-on construire quelque chose, aimer, rire, faire des projets ? Peut-on vivre sa vie tout en sachant qu'une autre personne n'a plus la possibilité de vivre la sienne ?
Autant de questions restées sans réponses.
Alors Madeline sort de prison, mais cela ne signifie pas forcément être libre. Il reste cet acte qu'elle a commis et qu'elle portera tout au long de sa vie, quelles que soient les circonstances qui l'y ont poussée.
Dans une bastide provençale où le vent souffle sans discontinuer, une petite fille grandit. L’homme qui est arrivé dans la maison observe. Il sait tout manier avec habileté – les outils, les mots, les couteaux de cuisine, les gens. Grâce à lui, les volets sont repeints, les portes ferment, un mur entoure désormais la maison.
À l’intérieur, gare à qui désobéit. Gare aux rires entre la mère et ses enfants.
Pour la grande sœur, il faudra tenter de protéger un frère. Il faudra, pour sortir du huis clos, toute la rage de l’enfance.
Un premier roman saturé de tension qu’on traverse le souffle coupé.
Aux premiers mots, j'ai ressenti comme un malaise, une petite boule au fond de l'estomac. Puis une douceur s'est installé dans ce récit poétique. Pas un bonheur avec un grand B, mais plutôt une douce normalité. L'histoire glisse sur le deuil, la reconstruction, la vie de famille.
Mais mon pressentiment me rattrape, la petite boule s'est épaissie et a remonté doucement puis elle a laissé place à l'angoisse. J'ai résisté contre l'envie d'arrêter ma lecture sincèrement, parce que les maux viennent sous une forme poétique et ce n'est pas l'idée que je me fais d'un poème. J'écris de la poésie, et pour moi, contrairement à Baudelaire et autres "mélancolancieux" (un petit mélange de mots à ma sauce), la poésie doit porter vers la lumière, doit amener le sourire, j'essaie toujours à ce que mes poèmes finissent sur une note d'espoir.
Mais ici on doit entrevoir entre les mots. Ensuite la lecture devient une douleur sourde et constante.
Je pensais avoir toucher le fond du puits mais il y avait comme un double fond. Puis vient cette petite étincelle, cette lumière qui cherche à percer l'obscurité du puits. Une force qui née de l'amour et je me met à espérer mais l'entrée du puis est très très haut et le malheur a la dent dure.
L'auteur a laissé la place à toutes les étapes, même celle de donner un prénom au bourreau, la difficulté de sortir du cercle vicieux de la violence morale et physique qui vise justement à réduire tellement que l'on ne se sent pas capable de s'en sortir sans lui.
Le passage sur sa vision de la colère et sa manière de la dompter m'a marqué également :
..."Je puise dans
ma colère
je la connais bien
une amie chère
à qui souvent
je me confie
je lui donne l’os de
mon orgueil à ronger
sous la tempête
j’ai appris à la dompter
seule elle ne se calme pas
il faut l’y aider
mais ce jour-là
elle se fraye un chemin
hors de ma gorge
elle saute à la sienne comme
une antilope"...
Ainsi que...
"Moma est mère elle est
ma mère
mère de mon frère et
à cet instant
face et
à l’intérieur
du grand carnage
elle est aussi
mère des jumelles
elle ne vole ce rôle à
personne
elle a ce rôle sous
le cuir chevelu sous
les ongles dans
le bide (...)"
Et que ces mots sont forts...
"je hais son abject désespoir
je préfère quand
le grand méchant reste
méchant"
Ce n'est pas du tout une œuvre vers laquelle je me serai tournée, c'est trop dure et trop fort pour moi, mais je ne peux que reconnaître que c'est très bien écrit et dans un style qui donne toute l'authenticité à l'histoire. Les mots, les tournures sont puissants et poignants.
Entre Bangkok, Lisbonne et Las Vegas, José Luís Peixoto revient à la non-fiction avec un livre surprenant, riche en strates, en liens inattendus, passant du récit le plus intime aux descriptions hautes en couleur évoquant le lointain.
Le chemin imparfait est, en soi, le long voyage vers une Thaïlande au-delà des lieux communs du tourisme, qui explore des aspects moins connus de sa culture, de sa société, de son histoire, de ses religions, entre bien d’autres.
La sinistre découverte de plusieurs paquets contenant des bouts de corps humain dans un bureau de poste de Bangkok et ses conséquences imprévisibles transformeront la déambulation en quête.
Tous les épisodes de cette enquête excentrique, au rythme de thriller, composent Le chemin imparfait et constituent simultanément une recherche du sens du voyage lui-même, de l’écriture et de la vie.
Ouvrage publié grâce au soutien du Centre National du Livre, de la DGLAB/Culture et du Camões, IP – Portugal.
C'est indiscutable, José Luis Peixoto a un style bien à lui. On ne lit pas son roman comme on lit un récit, une histoire dans son ensemble, loin de là. Lire cet auteur, c'est l'accompagner dans ses cheminements, ses voyages, entrer dans ses pensées et ses souvenirs. Le lecteur accompagne l'auteur à Las Vegas, à Bangkok et, bien sûr, au Portugal. Celui où il est né et qui l'a construit.
J. L. Peixoto raconte non pas une histoire, mais des histoires dans l'histoire, ou l'histoire dans les histoires. Cela peut paraître confus dit comme ça, mais il donne souvent l'impression de passer du coq à l'âne et de s'écarter de sa route. Pourtant, au lieu de déstabiliser, son style accroche, happe le lecteur, car il ne s'agit pas d'écrire une histoire inventée pour faire joli. Tout est issu du vécu. Les lieux existent. Les gens aussi. Les anecdotes, les faits divers, les traditions, les croyances... Dès le début, d'ailleurs, il est question d'un fait divers qui semble l'obséder tout au long de cette écriture.
L'auteur livre son récit et se livre lui-même. Il nous parle, nous raconte, s'adresse à nous, à un tel point qu'il finit par nous tutoyer. Le lecteur est totalement impliqué dans la lecture. On passe d'une réflexion sur la religion à une scène de rue, puis à une rencontre, à un récit historique, avant de revenir à une réflexion spirituelle, psychologique ou philosophique, puis personnelle...
"Un des moines rasait la tête aux autres. Il leur passait du savon à barbe sur la tête et faisait glisser la lame lentement - il avait beaucoup de temps. Là, non loin de la montagne Doi Sudep, la ville paraissait lointaine. A l'ombre d'arbres très hauts - ciels d'arbres -, les coqs flânaient sur des statues brisées de Bouddha et des racines grises, parmi les branches de jeunes plantes qui perçaient dans les intervalles entre les pierres - morceaux de Bouddha en position du lotus, sans tronc, ou sans bras, ou sans tête, recouverts de mousse. La grande majorité des garçons thaïlandais sont ordonnés moines pendant un ou deux mois ou, plus rarement, pendant un ou deux ans. Encore enfants - moines novices - ou plus âgés, avant de se marier, ils passent par la rigueur monastique. C'est leur manière de faire montre de gratitude pour l'éducation qu'ils ont reçue et de faire des mérites pour leurs parents - surtout pour leurs mères, étant donné qu'il n'y a pas de nonnes bouddhistes en Thaïlande et qu'elles ne peuvent donc pas accumuler ces mérites par elles-mêmes."
C'est bien une conversation dont il s'agit. Entre l'auteur et le lecteur. Comme avec quelqu'un qui revient d'un long voyage et qui se souvient de détails auxquels personne d'autre n'aurait pensé. C'est aussi une forme d'héritage. José Luis Peixoto y tient. Il veut que ses enfants le connaissent, leur léguer ses souvenirs, ses pensées les plus profondes. Il y a quelque chose de très humain dans cette façon de raconter. Pas de démonstration. Pas de volonté d'impressionner. Juste un regard curieux sur le monde. Il observe beaucoup. Il écoute encore plus. Et finalement, on apprend autant sur les personnes qu'il rencontre que sur lui-même. Il dévoile aussi ses doutes face à l'écriture de ce livre, ses angoisses. C'est également une déclaration d'amour à sa famille, à ses fils.
"Pourquoi j'écris ?
J'écris parce que je veux que mes enfants sachent qui je suis. J'ai l'espoir que ces mots, mêlés à ce que je leur montre, soient suffisants, soient le maximum possible. Je veux qu'ils me connaissent parce que je veux qu'ils se connaissent eux-mêmes."
J'ai aussi aimé cette place accordée au Portugal. Il n'est jamais très loin. Même lorsqu'il est à des milliers de kilomètres, son pays semble continuer à l'accompagner. On sent l'attachement, sans nostalgie excessive. C'est une présence discrète, presque silencieuse.
Ce n'est pas un livre qui se dévore. Il demande qu'on ralentisse un peu. Certaines pages donnent envie de s'arrêter quelques minutes avant de reprendre. Non pas parce qu'elles sont compliquées, mais parce qu'elles ouvrent une réflexion. Sur les croyances, sur les cultures, sur ce qui rapproche des personnes qui vivent pourtant à l'autre bout du monde.
En refermant *Le chemin imparfait*, je n'ai pas eu l'impression d'avoir terminé un roman. J'avais plutôt le sentiment d'avoir voyagé. D'avoir écouté José Luis Peixoto raconter des fragments de vie, des souvenirs, des rencontres vraies. Ce sont ces petits morceaux de réalité qui restent le plus longtemps en mémoire. Pas parce qu'ils cherchent à être extraordinaires. Justement parce qu'ils ne le sont pas.
CITATIONS
"Je portais un écheveau en moi. L'ébauche de ce que je voulais écrire était de moins en moins définie. Ce projet de livre - de ce livre - s'enroulait autour de mes organes, m'étreignait l'estomac, le cœur, me pesait sur les poumons.
Pour des raisons médicales - la survie -, il me fallait avancer, même si cela voulait dire faire machine arrière, retourner au zéro absolu."
"Je m'en suis souvenu quand j'essayais, à grand-peine, de trouver les mots pour commencer à écrire ce livre. A ce moment-là, je n'avais pas encore réalisé que le problème ce n'étaient pas les mots, c'était le chemin."
"Je n'ai jamais vu autant d'auteurs soucieux d'affirmer la fidélité autobiographique de leurs textes que j'ai pu en voir d'autres, nerveux, la nier, garantir la pureté absolue de leur fiction. aujourd'hui, les auteurs de textes littéraires qui touchent à l'autobiographie reconnaissent toujours une certaine distance entre leurs écrits et la réalité - même un récit avec des heures précises et des valeurs mesurées n'est pas pleinement fidèle à la réalité. Il est plus courant de rencontrer des auteurs de textes fonctionnels qui jurent que ces personnages n'ont absolument pas le moindre lien avec leur vie que les épisodes qu'ils ont racontés ne sont qu'une construction intellectuelle de quelque chose dont ils n'ont jamais été témoins ni reçu le récit."
"Le narrateur n'est pas une personne, c'est une voix. L'auteur est une personne, il marche dans la rue, s'assoit aux tables des cafés, fait la queue au supermarché. L'auteur n'est pas immunisé contre les regards des autres, les mots des autres - personne ne l'est."
"La Thaïlande s'entremêlait à cela. Quand je ne parvenais pas à écrire ce livre, pendant que je le cherchais et que je commençais à craindre qu'il n'existe pas, j'étais l'un de ces auteurs apeurés, je me méfiais même d'ombres. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas ce que c'était - la pire des choses qui puisse manquer à quelqu'un."
"Ecrire, c'est entendre des voix. J'ai écouté chacune de ces phrases avant de les écrire. Elles ont été choisies parmi d'autres que j'ai également écoutées. Parfois, bien que rarement, j'ai utilisé la première que j'ai entendue, celle qui était le plus près, que j'ai distinguée avec le plus de netteté ; d'autre fois, j'en ai utilisé une qui était au loin, camouflée par le bruit, avec peu de syllabes à découvert, qui demandait à être remontée en la tirant depuis le fond ; d'autres fois encore, presque toujours, j'ai sélectionné une phrase, proche ou lointaine, je l'ai immobilisée et j'ai commencé à la travailler - J'ai remplacé un mot par son synonyme, j'ai remplacé un mot par une expression qui me semblait plus précise, j'ai voyagé dans la syntaxe."
"Cela me dérange quand quelqu'un pense savoir qui je suis juste parce qu'il a lu un livre que j'ai écrit - comme celui-ci - ou, même parce qu'il a lu une citation déformée ou vu ma tête sur une photo. Je me sens agressé quand on tente de me réduire à des concepts fermés et intransigeants, construits par des regards qui ne s'interrogent pas eux-mêmes, qui n'admettent aucune hypothèse de faille dans leur idée préconçue.
Cette méprise me dérange parce que je veux qu'on sache qui je suis vraiment.
Moi-même, qui en sais plus que ce qui est écrit, j'ai des doutes immenses à propos de qui je suis. Plus j'essaie de me connaître, plus je me rend compte à quel point je suis loin de me connaître. Plus j'éclaire, plus j'ai conscience des distances énormes qu'il reste à éclairer."
"Au long de cette période, le terme "culture" a été un défi particulièrement problématique pour les anthropologues qui se sont consacrés à cette thématique. Bien qu'il s'agisse d'un concept central de l'activité touristique, il est utilisé avec peu de précision et avec des sens très différents."
"Toutes les décisions sont prises sur un coup de tête.
On peut réfléchir longuement sur un sujet, l'envisager sous différents angles, calculer de multiples résultats. Cette réflexion peut durer des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, la moitié de la vie. Et cependant, si une décision doit exister, elle sera prise en un seul instant. Les décisions sont toujours le passage de l'incertitude à la certitude - non / oui.
Les réflexions préparent les décisions. Les réflexions peuvent être mesurées par des horloges et des calendriers.
Les décisions ont toujours la durée d'un coup de tête."
"On adresse les plus grands éloges aux personnes qui, tout au long de leur vie, ont fait preuve d'une constance inflexible dans leur principes. Autrement dit, face aux circonstances les plus diverses, elles n'ont pas changé de position.
A cet égard, j'ai plusieurs questions. Ces personnes s'interrogent-elles suffisamment ? Parviennent-elles à se poser à elles-mêmes cette question ? Quelle est la frontière entre constance et entêtement ? Être intransigeant est-il une vertu ? Si l'individu se transforme - se rapproche de la mors, apprend, désapprend, etc, -, ne serait-il pas naturel que ses principes se transforment également ? En considérant que les principes ne souffrent pas la moindre altération, est-il raisonnable de défendre tout au long d'une vie, à tous les âges, dans tous les états d'esprit, une façon unique de les atteindre ?
Pardonnez-moi si j'ai posé trop de questions. Je ne cherche pas à provoquer l'embarras, je veux juste dire : attention à l'autojustification - cette peur de perdre ce que nous considérons avoir acquis. Nous sommes les principaux geôliers de notre liberté."
"Je ne suis pas mon corps, je ne suis pas mon nom, je ne suis pas cet âge, je ne suis pas ce que je possède, je ne suis pas ces mots, je ne suis pas ce qu'on dit que je suis, je ne suis pas ce que je pense que je suis."
"Je suis quelque chose qui vient d'avant, qui m'a été transmis par mon père. Lui aussi l'a reçu. Cela m'a été transmis en mots, dans le ton de la voix que je peux encore entendre, dans les fautes d'orthographes que mon père laissait sur de petits papiers ou dans des agendas - j'aime d'amour ces fautes d'orthographe -, dans le silence, dans le regard, dans la présence, dans le toucher, dans l'odeur, dans les attentions, dans la mémoire, dans l'exemple, dans tout ce que mon père a été pour moi - une force que je n'ai pas été capable de reconnaître complètement en son temps, mais qui s'imprégnait en tout ce que j'étais et apprenais à être."
"Quand on m'a parlé de la mort pour la première fois, j'y ai tout de suite accordé du crédit. A partir de ce jour-là, je n'ai plus jamais vécu comme si être ici - cet air, cette lumière - ne prendrait jamais fin. Au contraire, la plupart du temps, j'ai vécu avec une avidité exagérée de consommer au maximum, de connaître au maximum, d'être toujours le dernier à quitter la fête."